Mapplethorpe : perfection et perversion

« Je vois les choses comme des sculptures, comme des formes qui occupent un espace. »

Certes, en fait d’espace, Robert Mapplethorpe (1946-1989) est maître de son domaine. Oubliez la photographie de rue, sur le vif – du documentaire. Les clichés de Mapplethorpe ont de la théâtralité, invoquent peinture et sculpture, les formes se dessinent sur le papier glacé avec la précision d’un coup de pinceau. La lumière est parfaitement maîtrisée. Le noir et blanc subliment le sujet.

Robert Mapplethorpe est un personnage scandaleux. Jeune artiste multi-supports, homosexuel et sans argent, il s’empresse de s’installer à Manhattan à la fin des années 60 pour réaliser ses rêves de grandeur. Le jeune homme a toujours su qu’il irait loin, et il ne s’agit pas de la traversée depuis le Queens. Son éducation dans l’esprit du plus strict catholicisme n’a jamais réussi à lui imposer de chaînes. Il raconta à son ami Bob Colacello, alors éditeur de la revue d’Andy Warhol Interview, qu’étant enfant de chœur dans les années 50, le seul homme nu qu’il eut jamais vu fut le Christ sur la Croix. « Et il avait une couronne d’épines et était couvert de sang. Pas étonnant que nous soyons pervers. »

Patti Smith et Robert Mapplethorpe. Photographie par Judy Linn.
Patti Smith et Robert Mapplethorpe. Photographie par Judy Linn.

L’artiste new-yorkais est moins dans la provocation que dans l’exploration. Il veut découvrir les limites, les tester, expérimenter. Personne n’avait jamais alors représenté le sexe de façon si crue, surtout au travers d’un art aussi neuf que la photographie. « C’est ce qu’il y a de plus difficile, de faire de l’art avec de la pornographie, tout en la gardant sexy. »

Quel paradoxe ! Son œuvre est toute en contrastes, à commencer par le noir et blanc qui a sa prédilection. Mapplethorpe fait le culte de la beauté et recherche la perfection au-dessus de toute autre chose ; et pourtant, ses choix sont un défi dans la conception du beau. Sa muse et premier modèle, la chanteuse Patti Smith, est envoûtante autant que son physique est inhabituel et quelque peu masculin. Et que dire donc de Lisa Lyon, la première femme championne de bodybuilding qu’il rencontra en 1979 et photographia plus de cent fois ? Mapplethorpe aime à photographier son corps musculeux tour à tour dans des poses d’athlètes grecs, ou au contraire avec des atours très délicats et féminins.

Robert Mapplethorpe, Lisa Lyon, 1982. Gelatin silver print. Robert Mapplethorpe Foundation.
Robert Mapplethorpe, Lisa Lyon, 1982. Gelatin silver print. Robert Mapplethorpe Foundation.

Mapplethorpe capture portraits  de célébrités et clichés de fleurs de la même façon qu’il expose des gros plans de pénis et des mises en scène SM, un milieu qui exercera une fascination grandissante sur lui. Ses compositions témoigneront toujours d’une grande pureté et de délicatesse ; un classicisme tranchant violemment avec l’obscène de ses sujets. S’il était un grand rival de Warhol au sein de la scène mondaine new-yorkaise et bien que les deux hommes ont chacun cherché à préserver jalousement leur conception personnelle de l’art, les influences de Mapplethorpe semblent plutôt se trouver non pas dans le tourbillon de création futuriste du New York de cette époque, mais vers la conciliation avec le passé et sa conception classique de la beauté. Ce n’est pas un hasard si plusieurs musées au cours de ces dernières années ont eu l’idée d’exposer des clichés de l’artiste new-yorkais en parallèle avec les chefs-d’œuvre des plus grands maîtres, de la sculpture notamment, comme Michelangelo ou Rodin.

Nouvelle contradiction : Mapplethorpe est à la recherche de la forme parfaite, veut offrir à ses modèles de chair l’immortalité et la perfection du marbre ; Rodin veut quant à lui capturer le mouvement, donner vie à la pierre. Et pourtant, chez eux tous, quel amour du corps, quelle sensualité de la chair dans ces corps exaltés, ces muscles tordus, tendus, vivants !

Robert Mapplethorpe disparaît en 1989, à l’âge de 42 ans. Il a été emporté par le sida, une maladie considérée alors comme décadente. Après l’annonce de sa maladie, il passera les deux dernières années de sa vie à immortaliser le dépérissement de son apparence par des autoportraits, lui naguère si beau ; une fleur fanée.

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Robert Mapplethorpe, Autoportrait, 1988. Gelatin silver print. Robert Mapplethorpe Foundation.

Jugez par vous-même : ne manquez pas l’exposition qui lui est consacrée, Focus : Perfection du Musée des Beaux-Arts de Montréal, du 10 septembre 2016 au 22 janvier 2017. Si vous êtes plutôt du côté de Paris, allez assister à la première française du documentaire Mapplethorpe : Look At The Pictures à l’excellent Étrange Festival au Forum des images. Enfin, laissez parler votre voyeurisme avec Gay Art, Origin of the World et Erotic Photography, chez Parkstone International.

Capucine Panissal

Image de couverture: Robert Mapplethorpe, Derrick Cross, 1985. Gelatin silver print, 40,6 x 53,3 cm. Robert Mapplethorpe Foundation.