Hermine David, 1915 Crayon et aquarelle, 21,5 x 32 cm Musée d’Israël, Jérusalem

Pour qui sonne le glas

C’était une nuit du mois de juin 1930, jamais Paris n’avait vu poindre aussi vite l’ombre pâle de la peur. Un cri strident déchira l’harmonie des années folles. Un terrible événement venait de se produire qui marquera le déclin des nuits aphrodisiaques de Montparnasse.
Il est 5h45, le téléphone sonne. L’inspecteur Moulin m’informe du drame, je dois me rendre de toute urgence sur le lieu du crime. « Crime », rien de certain, il semblerait qu’il s’agisse là d’un suicide, mais il nous faut mener l’enquête. J’enfile mon trench, absorbe mon café et saute dans ma Peugeot 201 qui me transporte jusqu’au lieu de l’accident.
Il y a foule devant le 36, boulevard de Clichy. Journalistes, galeristes, et amis sont venus partager leur tristesse. Un mendiant me saisit par l’épaule et s’exclame dans un sanglot « Le Prince de Montparnasse est mort, le Tout-Paris est en deuil».

Photographie de Jules Pascin
Photographie de Jules Pascin

J’arrive dans l’atelier de l’artiste communément appelé Pascin.
Son corps décharné est pendu à une ficelle et ses avant-bras tailladés avec violence. Sur un mur attenant est écrit en lettres de sang « Adieu Lucy ». Au milieu d’un fouillis innommable, siège la jeune femme qui aurait retrouvé le corps. Elle montre une pauvre face blême et des lèvres gonflées par les sanglots. Elle me dit s’appeler Lucy, c’est la maîtresse de Pascin.
À mon retour au 36, quai des Orfèvres, je lis le rapport. De son vrai nom Julius Mordecei Pincas, Pascin est né dans une famille de riches commerçants en Bulgarie. Jeune, il fuit sa famille pour rejoindre Vienne, Munich, Berlin puis enfin Paris qu’il ne quittera que sporadiquement pour les États-Unis.
On m’annonce que l’enterrement se déroulera le surlendemain au cimetière de Montparnasse.
Je m’y rends donc samedi matin. Autour de la tombe, je reconnais d’illustres visages dont Soutine, Diego Riviera, Matisse et tant d’autres.
Les heures s’écoulent et dans un frémissement général, le cimetière se vide. Je m’attarde quelque temps sur sa tombe. À quelques mètres de moi, un homme s’oublie dans un songe. Je le reconnais, il s’agit d’Ernest Hemingway.
« Vous connaissiez bien cet homme ?
Au fond non, pas tellement, mais il me fascinait.
Comment vous êtes-vous rencontré ?
C’était au printemps 1924. Je me promenais dans le bouillonnant quartier du Montparnasse lorsque Pascin, assis à une terrasse d’un café de la rue Delambre, m’invita à boire un verre.
Vous le connaissiez ?
De réputation seulement, c’était une légende. Ce jour là, il était accompagné de deux jeunes femmes, des modèles disait-il. Il me proposa de l’accompagner dans ses nuits interminables de fêtes et d’excès, mais j’avais du travail. Et savez-vous ce qu’il rétorqua ?
« Allez-y donc. Et ne tombez pas amoureux du papier de votre machine écrire. » Un personnage cet homme, j’ai d’ailleurs consacré un chapitre entier à ce marginal dans mon livre Paris est une fête.
Et vous, comment le connaissez-vous ?
Oh moi, je ne suis qu’un enquêteur, et je cherche des réponses qui pourraient élucider cette trouble affaire.
Suivez-moi, nous allons nous rendre à l’appartement de sa femme Hermine, en plus des œuvres de son mari, elle possédait son cœur et pourra éclaircir vos doutes.

Quelques instants plus tard, nous nous rendions au domicile de la veuve de Pascin. Hermine était une très belle femme et je fus étonné de trouver dans son salon Lucy. Elles semblaient toutes deux très proches. Je leur explique que je mène une enquête sur la mort de l’artiste.

Hermine David, 1915 Crayon et aquarelle, 21,5 x 32 cm Musée d’Israël, Jérusalem
Hermine David, 1915
Crayon et aquarelle, 21,5 x 32 cm
Musée d’Israël, Jérusalem

Mon mari avait une vie des plus trépidantes. Des bas-fonds parisiens, aux cabarets luxuriants, il se plaisait à dépenser sans compter pour lui et son entourage. Comme vous pouvez le voir sur mes murs, ses tableaux étaient le reflet de son existence : une grave légèreté. Il peignait avec sensualité le corps nu des femmes ce qui lui valu le titre de pornographe qui l’amusait beaucoup.
Parcourant les voluptueuses aquarelles, je m’arrêtais sur l’une d’entre elles représentant un paysage exotique.

Cuba, 1915 Aquarelle sur papier, 23.8 x 20.3 cm Collection particulière
Cuba, 1915
Aquarelle sur papier, 23.8 x 20.3 cm
Collection particulière

Hédoniste, mais voyageur aussi ?
Oui, il a beaucoup voyagé. Pendant la guerre, il est partit aux États-Unis, parcourant New York, Miami, la Nouvelle Orléans, et puis Cuba. Il aimait tout particulièrement cette dernière qui transpirait de doux parfums de rhum sur des airs délicieux de jazz. Pascin devint fou lors de la sortie du film The Jazz Singer d’Alan Crosland en 1927, qui lui rappelait ses pérégrinations passées.
Mais à son retour en France, de son habituelle grave légèreté, ne restait plus qu’une profonde gravité. Il doutait de son art et ne trouvait plus d’intérêt à son existence. En s’oubliant dans ses paradis artificiels, il oublia son intégrité d’artiste en signant un pacte avec le diable : les frères et galeristes Berheim-Jeune, peu scrupuleux et aux goûts artistiques limités. Il se trouva alors prisonnier de la volonté de ces énergumènes de produire toujours le même style de tableaux. Un jour, il dit à son ami André Warnod « Ne me méprises-tu pas de m’être vendu ? » Il semblait dévasté.
Vous pensez donc qu’il s’est vraiment donné la mort ?

Lucy sombra dans un profond sanglot et me tendit une lettre :

« Je me dégoûte. (…) J’en ai marre d’être un proxénète de la peinture (…) Si vous saviez ce que tout cela est loin de mes ambitions de jeune homme. Je sais que je suis fini, au bout du rouleau, que je ne m’en sortirai pas. »

Je décide de retourner promptement au bureau. Je rédige mon rapport, et dans un profond soupir de tristesse, je dépose les quelques mots suivants sur l’entête de mon dossier :
« SUICIDE. AFFAIRE CLASSÉE. »

Quatre Personnes sur un lit, 1907 Aquarelle sur papier, 12 x 21 cm Collection particulière
Quatre Personnes sur un lit, 1907
Aquarelle sur papier, 12 x 21 cm
Collection particulière