La Petite Danseuse de Degas – Réalisme et réalité

Edgar Degas, Petite Danseuse de 14 ans, entre 1921 et 1931, modèle entre 1865 et 1881. Statue en bronze avec patine aux diverses colorations, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois. Musée d’Orsay, Paris.
Edgar Degas, Petite Danseuse de 14 ans, entre 1921 et 1931, modèle entre 1865 et 1881.
Statue en bronze avec patine aux diverses colorations, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois.
Musée d’Orsay, Paris.

L’œuvre trône dans l’une des galeries du musée d’Orsay, dans une vitrine. Elle mesure environ un mètre de haut, et représente une jeune danseuse. Il s’agit bien entendu de la Petite Danseuse de 14 ans, réalisée par Edgard Degas dans les années 1880. Œuvre célèbrissime dans la carrière du maître généralement qualifié d’impressionniste, elle détone pourtant du reste de sa production par son réalisme dérangeant.

Une sculpture d’un genre nouveau

Lorsque Degas présente l’œuvre à l’exposition des impressionnistes de 1881, la seule sculpture qu’il exposera jamais d’ailleurs, elle fait scandale. Les critiques la trouvent laide, simiesque. Et pour cause, elle n’a pas le charme et la volupté qu’on attend des danseuses de l’opéra. Campée, droite comme un I sur ses demi-pointes, elle semble raidie par l’effort. Or, ce que le public aime voir dans la danse, c’est justement toute la légèreté et la grâce des corps.

Il n’y a pas que ça qui dérange dans cette sculpture, qu’il faudrait plutôt qualifier de statuette au passage. Réalisée en cire, un matériau peu onéreux et donc loin de la noblesse du marbre ou du bronze, elle est « vêtue » comme une véritable fillette. Sur sa tête, Degas a placé une perruque faite de vrais cheveux, qu’il a noués avec un ruban. Elle porte également un tutu en tissu ainsi que des demi-pointes. Ce mélange de matériau est absolument révolutionnaire ; il constitue d’ailleurs la suite logique des recherches techniques effectuées par Degas.

Duane Hanson, Touristes, 1970.  Polyester et fibre de verre colorée, vêtements et accessoires. Homme : 152 cm ; femme : 160 cm (échelle 1). Scottish National Gallery of Modern Art, Édimbourgh.
Duane Hanson, Touristes, 1970.
Polyester et fibre de verre colorée, vêtements et accessoires. Homme : 152 cm ; femme : 160 cm (échelle 1). Scottish National Gallery of Modern Art, Édimbourgh.

La sculpture rompt aussi bien avec l’académisme, c’est-à-dire la tradition, qu’avec l’impressionnisme, qui secoue l’art de l’époque et auquel Degas est généralement rattaché. Il pousse en fait la logique du réalisme au bout de ses possibilités. À tel point que la Petite Danseuse pourrait presque être mise en regard des sculptures de Duane Hanson (1925-1996), artiste Américain qui s’inscrit dans la mouvance hyperréaliste, un courant qui ne se développera que des décennies plus tard.

Une œuvre comme produit de son époque

Tout comme les sculptures d’Hanson dans les années 1960, la Petite Danseuse de Degas est le reflet de la société dans laquelle elle est créée. Elle fait notamment écho à la physiognomonie en vogue à l’époque, dont l’auteur le plus célèbre est Cesare Lombroso (L’Homme criminel, 1887). Néanmoins, en représentant une jeune danseuse dans toute la réalité de son visage et de son labeur, Degas remet en question ces théories, et ouvre un champ lexical artistique totalement novateur. Sa volonté de l’exposer dans une vitrine révèle son intérêt pour les recherches scientifiques et anthropologiques. Et affirme également son statut d’œuvre d’art.

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Le sujet en lui-même fait partie des leitmotiv de l’artiste. Mais au moment où il réalise la sculpture, il n’a pas encore accès aux coulisses du ballet de l’Opéra. Bien que l’identité de la jeune fille ne soit pas nécessaire à l’appréhension de l’œuvre, elle ouvre une dimension supplémentaire sur le caractère réaliste de la sculpture. La jeune danseuse représentée est en effet Marie van Goethem, la deuxième des trois filles d’un tailleur et d’une blanchisseuse venus de Belgique. Ils habitent le IXe arrondissement de Paris, un quartier connu pour ses Grands Boulevards et sa prostitution. Alors que le père disparaît, Marie devient élève à l’école de danse, ce qui lui permet de gagner un peu d’argent. Elle pose également pour les peintres. Mais cela ne suffit pas. Sous l’ordre de sa mère, elle est obligée de se prostituer… ce qui la fera renvoyer de l’école en 1882.

Pendant longtemps, on a préféré raconter qu’il s’agissait de la sœur de Marie, qui, elle, a fait carrière à l’Opéra. L’histoire était plus jolie. Mais la vérité a refait surface, notamment grâce aux recherches de Martine Kahane, conservateur à l’Opéra, au moment où le musée d’Orsay demanda au Palais Garnier de refaire le tutu de la statue. Ces recherches donnèrent d’ailleurs lieu à un ballet consacré à la jeune demoiselle, qu’elle monta de pair avec Patrice Bart, maître de ballet associé à la direction de la danse à l’Opéra de Paris.

La dimension sociale de l’œuvre est importante : à l’époque, de nombreux mythes existent sur les coulisses de l’opéra et les rumeurs de prostitution qui y courent. Avec cette sculpture, Degas ancre l’art dans la réalité de son temps – une réalité qui est loin d’être simple pour les femmes. Il pose des questions essentielles sur le rôle de la création artistique et, en cela, se détache complètement du travail des impressionnistes. En effet, alors que nombre de ses tableaux futurs sur le monde de la danse dégagent un ressenti doux et vaporeux, la Petite Danseuse met le spectateur face à la brutalité du monde qui l’entoure. Non, toutes les danseuses ne sont pas jolies, non, il n’est pas tous les jours facile de danser et oui, la prostitution existe, même chez les plus jeunes. Cette sculpture, au-delà de sa popularité, constitue une véritable charnière dans l’histoire de l’art, et un levier majeur vers les avant-gardes.

Author: Parkstone International

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