J.M.W. Turner, Fire at the Grand Storehouse of the Tower of London, (L’incendie du Grand Entrepôt de la Tour de Londres), 1841. Aquarelle sur papier, 23,5 x 32,5 cm. Tate Gallery, Londres.

L’âge de la déraison

J.M.W. Turner, L’incendie du Parlement à Londres, 1835. Huile sur toile, 92,1 x 123,2 cm. Philadelphia Museum of Art, Philadelphie.
J.M.W. Turner, L’incendie du Parlement à Londres, 1835. Huile sur toile, 92,1 x 123,2 cm. Philadelphia Museum of Art, Philadelphie.

Pensons à ce moment où un artiste atteint une telle maîtrise qu’il devient reconnaissable parmi cent autres. Ainsi en est-il lorsque les premières notes d’une Symphonie de Beethoven commencent à résonner. En français, on utilise le drôle de mot de « patte ». Ou identité, si vous préférez. Cependant cette identité est changeante : elle évolue ! Oui, les artistes sont comme nous… Mis à part Mozart, j’ai rarement entendu parler d’artistes capables de composer des menuets… à l’âge de six ans (véridique).

Autre prodige, autre médium : Turner a signé sa première aquarelle à l’âge de douze ans ! Deux ans plus tard, il entrait à l’École de la Royal Academy. Cette précocité permet de distinguer différentes « périodes » dans son œuvre. De les commenter, de les caractériser. D’observer sa fameuse « patte », celle du « peintre de la lumière » comme l’ont surnommé les critiques d’art et autres professionnels.

Mais je ne suis qu’une spectatrice. Et en regardant ses dernières œuvres, je ne peux m’empêcher de penser à l’homme qui se cache derrière la toile. Cet homme à la main tremblante et au regard fatigué. À cette époque, on parle de lui comme d’un excentrique. Il paraît que la reine Victoria le prenait pour un fou. D’ailleurs, elle détestait son travail comme le rappelle Mike Leigh, le réalisateur de Mr Turner, premier film consacré à l’artiste qui est sorti en 2014.

En 1835, Turner a soixante ans. L’individu doute mais l’artiste s’affirme et s’épanouit. Il ose. Dans ses tableaux, les angoisses intimes liées à son âge et à la peur de la mort disparaissent pour laisser place à une incroyable énergie. Solaire. Libre. Des incendies de lumière… Ce n’est plus la raison qui prime mais l’impression (lumineuse, donc) donnée par ce qui est représenté. Ainsi il ne s’agit plus de montrer mais de laisser parler les couleurs et les traits, en un mot de suggérer. Certains ont fait de lui le premier impressionniste et de nombreux rapprochements ont été faits pour déterminer l’influence de Turner sur des peintres comme Monet ou bien Whistler. D’autres encore le considèrent comme l’instigateur de l’art abstrait… N’a-t-il pas, plus de cinquante ans avant Jackson Pollock, expérimenté les techniques de « dripping », de giclures, d’éclaboussures ?

J.M.W. Turner, Fire at the Grand Storehouse of the Tower of London, (L’incendie du Grand Entrepôt de la Tour de Londres), 1841. Aquarelle sur papier, 23,5 x 32,5 cm. Tate Gallery, Londres.
J.M.W. Turner, Fire at the Grand Storehouse of the Tower of London, (L’incendie du Grand Entrepôt de la Tour de Londres), 1841. Aquarelle sur papier, 23,5 x 32,5 cm. Tate Gallery, Londres.

Turner savait qu’une œuvre survit à son créateur. Elle est ce qui reste, ce qui permet d’échapper à l’oubli. Malgré l’âge et la maladie, il continue donc à peindre jusqu’à sa mort en 1851. Les œuvres de ses dernières années (1835-1851) sont exposées en ce moment et jusqu’au 24 Mai 2015 au J.-Paul Getty Museum de Los Angeles. Et pour ceux qui n’auraient pas la chance d’habiter de ce côté-là de l’Atlantique, vous pouvez vous rattraper en jetant un œil aux ouvrages publiés par Parkstone International : William Turner de Klaus H. Carl et Victoria Charles ou bien La Vie et les chefs d’œuvre de J.M.W. Turner de Eric Shanes.