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Vantablack – Le noir le plus noir de tous les temps

En 2015, le sculpteur Anish Kapoor a acheté le noir, la couleur, à la société Surrey NanoSystems. Pas n’importe quel noir : le noir Vantablack qui a des propriétés chimiques spécifiques qui ne se rencontrent pas dans la nature. Ce noir, qui a été créé pour un usage militaire, est tellement profond que l’on ne distingue plus les volumes. C’est donc un camouflage idéal. Fondamentalement, cet événement n’est pas inédit dans la mesure où, en 1960, Yves Klein avait déposé un bleu à son nom (l’International Klein Blue ou IKBlue). Néanmoins, Yves Klein ne s’était juridiquement approprié que la recette chimique de ce bleu si particulier et, contrairement au Vantablack d’Anish Kapoor, tout individu a le droit d’utiliser librement l’IKBlue.

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Anish Kapoor

Ce qui relève de l’inédit est que le Vantablack est exploitable exclusivement par son propriétaire. Inédit, de même, le fait que le Vantablack n’est pas une couleur originellement présente dans la nature. Elle a été fabriquée entièrement en laboratoire. Absurde aussi, l’idée même de s’approprier une couleur. Evidemment, le noir n’est pas une couleur mais l’absence de couleur, mais mettons ici de côté ces technicités. Il ne s’agit pas seulement de commérages du milieu de l’art contemporain, mais d’un changement profond de notre manière de concevoir le monde. Cet événement n’est cependant absurde qu’en apparence.

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Vantablack. Source: Wikipedia
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IKB 191 (1962), une des nombreuses œuvres de Klein peintes avec International Klein Blue.

La première absurdité, la plus évidente, est qu’une couleur n’a pas de valeur économique.

En économie le prix d’une chose se définit à l’aide de trois critères, à savoir la rareté qui est le plus important, l’utilité et la quantité de travail nécessaire à son élaboration (temps et compétences spécifiques). Puis sur la base de ces critères, le marché en établit le « juste prix » grâce à l’équilibre entre l’offre et la demande.

Il peut sembler absurde de vouloir donner une valeur économique à une couleur, étant donnée l’abondance des pigments, en tout cas à notre époque. Ainsi, un élément aussi répandu qu’une couleur ne peut pas avoir de valeur économique. Les couleurs sont partout et tout est couleur. La couleur est un élément omniprésent dans la nature, elle lui est consubstantielle. Il n’y a donc a priori pas de rareté.

Si, pendant longtemps, obtenir des pigments, particulièrement des pigments de bleu, fût une tâche ardue pour les artistes, au 21ème siècle les pigments sont très simples d’accès. L’obtention de pigments n’est plus une limite à la créativité. Il est donc difficile d’avoir un monopole sur quelque chose que tout le monde peut acheter facilement. Jusqu’à présent, il était possible d’acheter la recette d’une couleur sans en interdire l’accès, mais pas d’acheter la couleur elle-même.

A présent, tout semble susceptible d’entrer dans les circuits marchands et, partant, de faire l’objet d’un monopole, y compris une simple couleur et c’est là tout le drame de l’ultra-libéralisme. Un tel monopole devient en effet envisageable dès lors que la couleur en question n’est pas présente dans la nature et qu’elle nécessite une intervention humaine et ne peut exister qu’à l’aide de procédés scientifiques complexes et coûteux. Ce noir est donc d’une grande rareté. Ce paradoxe, pourtant réel illustre l’absurdité de l’ultra-libéralisme.

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Anish Kapoor – Descension, 2015

Donc, bien que la valeur économique théorique d’une couleur soit nulle, acheter le Vantablack se trouve être un investissement de génie.

En effet, aujourd’hui, l’art contemporain est avant tout tourné vers des réflexions abstraites et conceptuelles. En conséquent de quoi les couleurs ont un rôle central, comme le montre la mode des monochromes. Les couleurs en sont d’autant plus demandées pas les artistes. Sa rareté, combiné au rôle des couleurs dans l’art contemporain, explique que le Vantablack soit extrêmement demandé dans le milieu artistique. Les particularités chimiques de cette substance justifient que les artistes se l’arrachent. Surrey NanoSystems était d’ailleurs en négociation avec au moins trois autres artistes avant qu’Anish Kapoor ne l’emporte. Cela rend, de fait, le Vantablack potentiellement très rentable pour son possesseur.

La seconde absurdité est que l’on ne peut pas posséder un concept.

En effet, la couleur est un concept comme toute chose, qui n’existe que dès lors que les humains la nomment. Les choses ont une existence propre et quand on les nomme elles se mettent à avoir une deuxièmes existence, parallèle à la première, qui se déroule dans l’inconscient de tout humain (existant et qui a existé), ainsi que dans l’inconscient commun à l’humanité. La couleur en tant que telle n’est évidemment pas un concept, elle est un fait scientifique qui a d’ailleurs sa discipline scientifique, l’optique et, par certain aspect, la chimie. En revanche, la symbolisation (c’est-à-dire l’acte de nommer qui créé cette vie parallèle) des couleurs en fait des concepts. Les choses existent telles quelles, les nommer c’est les conceptualiser. La symbolisation est une relation à sens unique, une chose existe, puis les humains la nomment, l’inverse n’étant pas valable.

Un concept ne reste que des pensées et des mots qui ne conditionnent pas l’existence physique de l’objet. Nommer un objet lui permet d’exister aux yeux de l’humanité, mais ne le matérialise pas réellement pour autant. Un mot, une idée, un concept existent pour que les humains puissent se comprendre entre eux. Mais la compréhension s’arrêtera toujours à la définition du mot. Le langage cherche à cerner les contours d’un ressenti. Cependant, chaque humain ressent les émotions de manière purement personnelle et singulière et ce ressenti ne se reproduira jamais plus. De même, le langage est affaire de perception, puisque chaque humain appose ses couches personnelles de symbolisation sur un concept, rendant sa compréhension propre à chacun. Alors, le langage ne peut que s’approcher et effleurer ce qu’est le véritable sentiment, mais jamais mettre le doigt dessus.

Dès lors, acheter un concept revient à matérialiser quelque chose d’insaisissable. On ne peut pas acheter « le voir », au contraire des pigments. Lorsque que l’on achète un concept, la couleur en l’occurrence, il perd sa fonction de concept pour ne plus être qu’un objet existant par lui-même, indépendamment de la perception humaine. Tant qu’un humain peut penser un concept, il le possède en son esprit et chaque humain à sa propre compréhension de ce concept. On ne peut donc pas posséder le concept de la couleur. Tout ce qu’on peut posséder est l’objet marchand.

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Anish Kapoor, descente dans les limbes, La Havane (2016). Photo de Paola Martinez Fiterre, gracieuseté de Galeria Continua.

Ces deux éléments, à savoir la double impossibilité de matérialiser et de posséder une idée, suffisent à démontrer l’irrationalité de cet événement. Tant que d’autres humains que M. Kapoor auront connaissance de l’existence du Vantablack, alors le Vantablack appartiendra à l’Humanité. C’est donc rassurant de savoir qu’Anish Kapoor ne possèdera jamais le concept du Vantablack. En revanche, ce qu’Anish Kapoor s’est indiscutablement acheté, c’est l’illusion du pouvoir.

En conclusion, le Vantablack est potentiellement très rentable pour son possesseur et c’est là que réside fondamentalement toute l’absurdité. La marchandisation a envahi tous les domaines de la société, elle est devenue tellement toute-puissante, au point d’être la clé de compréhension de notre monde et la réponse à tous les problèmes possibles, qu’acheter une couleur (objet impossible à posséder) est un acte raisonnable, même judicieux. Pour conclure, une couleur ne peut pas avoir de valeur économique et pourtant un homme a désormais un monopole sur l’une d’entre elles dont la valeur s’élève à plusieurs millions d’euros. C’est pour cela que cet événement marque la chute des barrières anciennes. Les limites de la marchandisation s’en voient redessinées. Les contradictions dans lesquelles nous plonge cet événement démontrent un changement profond de mentalité.

Si l’intégralité des quelques riches artistes du milieu très select de l’art contemporain se décide à acheter telle ou telle couleur, on est en droit de se demander si, à terme, l’art pourra encore être pratiqué par les non-riches, ce qui mettrait des barrières matérielles à l’entrée dans ce milieu qui se trouve être déjà fermé aux non-riches, puisque l’art contemporain est devenu un milieu concurrentiel, mû par la seule recherche du profit avec tout ce que cela induit de performance et de compétition.

Sources :

– émission Stupéfiant, « Acheter la couleur noire ? »

– article le Monde, « Achat du Vantablack par Anish Kapoor : les artistes broient du noir »

– site internet Surrey NanoSystems, article « Vantablack »

– site internet Yves Klein, article biographie

– site internet de France Info, article « Yves Klein, le “roi du bleu”, plus actuel que jamais »

– site internet de France Info, article « Le choix du 20 heures : le bleu Klein »

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