L’univers étrange et surréaliste de James Ensor
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre James Ensor (ISBN: 9798894059044) écrit par Émile Verhaeren et James Ensor, publié par Parkstone International.
C’est de 1880 à 1885 que James Ensor produisit ses toiles les plus belles. Son oeuvre n’est point une moisson d’été ni une vendange d’automne ; c’est avant tout une germination de printemps. Sa force libre jusqu’à l’excès, sa personnalité violente jusqu’à l’exaspération, son indépendance superbe et outrancière lui ont fait une jeunesse admirable. Il créait abondamment, surabondamment même, avec acuité. Avant que la critique nombreuse se fût acharnée sur lui, il avait produit, déjà, tout ce qui plus tard devait susciter la bienveillance ou la haine. Il n’a donc pu donner ni à la louange ni au blâme le temps d’avoir prise sur lui, ni de modifier en quoi que ce fût son travail. L’éclosion de son talent fut comme une explosion. D’un coup, il apparut presque en toute sa stature.

Il débute en 1879 par peindre son propre Portrait ; il y joint deux compositions : Judas lançant l’argent dans le temple et Oreste tourmenté par les Furies ; puis dès 1880 apparaissent Le Lampiste (exposé à Y Essor en 1883 et aux XX en 1884) et La Coloriste, deux toiles où tout son art est affirmé, et ce merveilleux Flacon bleu qui demeure peut-être la plus étonnante nature morte qu’il ait signée. Ô le merveilleux morceau ! Une table grossière supporte un poulet plumé, minable, douloureux, dont le cou pend dans le vide et dont la chair aux tons verdâtres inquiète. Largement, parci par-là, à coups de couteau, la couleur est étendue. La main qui construit et peint avec une telle solidité, avec une telle prestesse semble déjà celle d’un maître. Et l’oeil qui voit et qui précise le ton magnifique et choisi de la bouteille connaît déjà toute la force et la rareté d’un ton. Certes, la composition est absente : ce n’est qu’un morceau amoureusement traité ; ce n’est qu’un coin de cuisine montré sous un éclairage propice, mais que de vie lumineuse, que de splendeur, que d’éclat ! Aucune nature morte célèbre ne s’interpose ici entre l’oeuvre et l’admiration du passant. Tout est neuf, spontané, patent, définitif. Où donc a-t-il été éduqué le regard qui voit ces pauvres et quotidiens objets comme personne ne les a vus jamais ? Renferme-t-il en lui-même une subtilité, une délicatesse inconnue ou bien le spectacle de la mer que le peintre a sans cesse devant les yeux et qui s’offre à lui avec ses désinences infinies de teintes à chaque heure du jour – aubes, midis et soirs – a-t-il doué l’artiste d’un sens extraordinaire ?

Le Lampiste qui décore, à cette heure, le Musée moderne de Bruxelles est très simple d’arrangement. Sur fond gris, un gamin, tout entier habillé de noir, tient en main une lanterne de cuivre. Il la regarde et le verre et le métal brillent. On pourrait dire que le sujet du tableau existe dans la couleur elle-même. Ces larges masses grises et noires qu’animent les quelques détails jaunes du lumignon réalisent comme un conflit apaisé. Du reste tout tableau n’est-il pas une sorte de combat ? Les tubes se présentent avec leur violence et leur diversité de couleurs comme chargés de mitraille dangereuse. Si le peintre n’en calcule point la force, s’il les laisse détoner, sans discipliner leur vacarme, s’il ne les contient d’un côté pour leur mieux donner carrière de l’autre, la bataille qu’il livre sera irrémédiablement perdue. Il faut qu’il prévoie ce que les orangés voisinant avec les bleus, ou les verts avec les rouges, ou les jaunes avec les violets, donneront d’éclat. Il faut qu’il juge comment les teintes transitoires atténueront tel ou tel choc de couleurs trop hardies. Il faut qu’il sache ce qu’un ton franc posé à tel endroit apporte de désordre ou de vie dans l’ensemble. Il existe une façon lâche de peindre, grâce au blaireautage, qui escamote les difficultés et affadit l’art. Ce procédé veule et funeste, Ensor ne le connaîtra jamais.
L’éclat de la lanterne que le lampiste tient en ses mains rayonne franchement, mais sans brutalité ; les noirs sur lesquels l’objet lumineux se détache le soutiennent par leur vigueur sombre ; il n’y a aucun heurt, il n’y a que de l’audace heureuse.

La Coloriste est d’un jeu de couleurs plus abondant que Le Lampiste. Une femme en blanc est assise dans un atelier éclairé par une fenêtre. Des étoffes, des vases et des écrans l’entourent. Cette toile fut montrée à La Chrysalide en 1881. Ce cercle déjà ancien et dont le lieu d’exposition s’ouvrait salle Janssens (rue du Gentilhomme, alors rue du Petit Écuyer), avait à sa tête des maîtres : Louis Dubois, Artan, Vogels, Rops, Pantazis et d’autres. On y cultivait une peinture aux qualités solides, faite au couteau et qu’on prétendait sortie ou plutôt dérivée de la puissante et rayonnante esthétique des ancêtres. Cette opinion, certes, n’était point mensongère, encore qu’il fallût convenir que ces puissants peintres qui, à juste titre, se réclamaient de leur origine avaient tous regardé avec trop d’insistance les toiles du Franc-Comtois Courbet. Il est vrai que ce dernier aimait à s’arrêter longuement devant celles de Rubens, de Snyders et de Jordaens et que la peinture puissante et truculente, ferme et savoureuse qu’il prônait n’était autre que la peinture flamande elle-même.

Dans La Coloriste la couleur n’est plus comme dans Le Lampiste dis tribuée par larges plans. Au contraire. Elle se divise, se dissémine, se parsème. Sans le tact d’Ensor, la multiplicité des verts, des rouges, des bleus, des jaunes aboutiraient à quelques papillotages. Les écrans peints ne seraient qu’un assemblage de fusées et le tableau mentirait à son titre. Mais le peintre a voulu que La Coloriste enseignât ce que doit être une toile bien venue. Sur un fond, où les roux et les gris établissent leurs accords profonds et solides, les tons clairs et multicolores chantent, avec justesse et variété, leurs notes hautes et vives et chacune d’elles s’appuie, avant de s’élancer vers la joie, sur le tremplin des vigoureuses sonorités fondamentales. L’ensemble tient, de l’un à l’autre bout de la toile, les liens subtils qui unissent les teintes entre elles comme les notes d’une page de musique, heureusement écrite, se serrent et se nouent partout.
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