Le monde obsédant des peintures noires de Francisco Goya
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre Francisco Goya (ISBN: 9781644618479) écrit par Sarah Carr-Gomm, publié par Parkstone International.
En février 1819, Goya acheta une maison dans un endroit rural calme, près de l’ermitage de San Isidro, avec une belle vue sur Madrid au-delà de la rivière Manzanares. Portant déjà par coïncidence le nom de « Quinta del Sordo » (la maison du sourd), cette maison devint le lieu de rassemblement des amis de Francisco Goya, où, selon Laurent Mathéron, biographe de l’artiste dès les débuts de celui-ci, « tous les arts se conjuguèrent afin de ravir l’esprit et les sens ». Après sa maladie qui avait failli l’emporter durant l’hiver 1819, Goya, âgé de soixante-treize ans, se mit à décorer sa maison d’une série de peintures, connues sous le nom de Peintures noires.
Sur les murs de deux pièces de dimensions environ égales (4,5 mètres sur 9 mètres), situées l’une au-dessus de l’autre, Goya peignit de larges compositions à l’huile, à coups de pinceau rapides, directement sur le plâtre des murs. Ces peintures furent transférées sur des toiles en 1873, et se trouvent actuellement au musée du Prado. La reconstruction de leur disposition originelle est basée sur un inventaire peu fiable de 1820, qui attribua des titres à ces peintures. Elles sont peuplées de personnages sinistres et, à cause de leur nature extrêmement visionnaire, la signification de ces oeuvres connut diverses interprétations. Traditionnellement, ces peintures ont été considérées comme une étude du comportement humain, dans l’intention de comprendre le fléau qui frappa son pays. Une autre hypothèse serait que les intentions de Francisco Goya, en réalisant ces peintures, aient pu être bien moins sérieuses ; elles pourraient tout simplement être une réaction au nouvel engouement de l’Europe pour les représentations violentes, mystérieuses et surnaturelles. Ces tableaux étaient censés être regardés dans une obscurité quasi totale, à la lueur d’une bougie et peut-être l’artiste a-t-il convié des hôtes afin de les divertir avec ses inventions. Cette interprétation concorderait avec les souvenirs de Mathéron qui parle de réunions mondaines insouciantes au domicile de Goya.

Les peintures dans la pièce du rez-de-chaussée comprenaient probablement Saturne, Judith, Le Pèlerinage de San Isidro, Le Grand Bouc, La Leocadia et Les Deux Vieillards. Saturne montre un Saturne déséquilibré, le regard fou, perpétrant l’acte monstrueux de dévorer son fils. Selon la légende, depuis que le dieu antique avait été prévenu qu’il serait chassé de son royaume par son fils, il dévorait sa progéniture aussitôt après sa naissance. De façon aussi perverse, Judith représente la bienfaitrice apocryphe qui sauva les Israélites en abattant Holopherne, l’ennemi de son peuple ; elle n’est pourtant pas représentée comme la belle veuve dont parle la Bible, mais comme une femme qui, de toute évidence, est capable de tuer de sang froid.
Le Pèlerinage de San Isidro couvrait tout un mur de la pièce. Bien que cette peinture rappelle sa composition antérieure, La Prairie de San Isidro, Francisco Goya tourne en ici dérision le joyeux événement. Décentré, un groupe de personnages faisant partie d’une longue procession émerge d’un paysage nocturne.
Leurs visages grimaçants semblent menacés de démence, et ils se serrent les uns contre les autres comme effrayés par quelque force obscure. Face au Pèlerinage, Le Grand Bouc, qu’il ne faut pas confondre avec la peinture du même titre faite auparavant pour la duchesse d’Osuna, laisse voir la peur exagérée et la vénération sur les visages des participants à un rituel démoniaque.
Les Deux Vieillards et la Leocadia étaient probablement placés près de la porte. Leocadia Weiss était la gouvernante et la compagne de Goya, et elle était apparentée à la famille Goicoechea, à laquelle Javier, le fils de Goya, fut allié par mariage. Elle avait deux fils d’un premier mariage et il est probable que Goya ait été le père de sa fille, Maria del Rosario Weiss, née en 1814. Il est possible que la pose tranquille de la Leocadia, ait été destinée à souligner le contraste avec l’acte violent de la Judith qui lui faisait face.
La pièce du premier étage abrita probablement les Deux Etrangers (ou Combat à coups de bâton), La Vision fantastique, Le Saint-Office et Le Chien.

Dans Deux Etrangers, des personnages s’administrent des coups avec des bâtons aux bouts arrondis. Ils s’enfoncent dans la terre jusqu’aux genoux, il s’agit peut-être d’une allusion à la futilité de la guerre civile espagnole ou de la guerre contre les Français.
Il fut suggéré que l’énorme rocher, représenté dans la Vision Fantastique, fasse référence au rocher de Gibraltar, le refuge des libéraux espagnols entre 1815 et 1833. Francisco Goya montre des différences d’échelle énormes. Deux personnages gigantesques planent au-dessus d’un groupe de cavaliers minuscules, tandis que, sur la droite, des soldats pointent des fusils dans leur direction, créant ainsi un sentiment de panique et de frayeur.
Le groupe excentrique dans Le Saint-Office exprime des terreurs que tout le monde ressent. Malgré les déformations, les visages diaboliques et la violence, les personnages de Goya sont crédibles et indéniablement humains. Tout comme dans Frankenstein, publié un an plus tôt, en 1818, par Mary Shelley, Francisco Goya montre comment les hommes fabriquent des monstres.

Goya s’inquiétait du fait que ses peintures puissent l’incriminer et, à la restauration du pouvoir absolu de Ferdinand VII en 1823, Goya transféra la « Quinta del Sordo » au nom de son petit-fils, Mariano. Au début de l’année suivante, Goya se cacha et demanda un congé pour aller en France sous prétexte d’y faire une cure. Le 24 juin, il arriva à Bordeaux au domicile de son ami, l’auteur dramatique Leandro Fernandez de Moratín. Francisco Goya s’installa à Bordeaux et vécut en exil volontaire parmi les représentants de l’Espagne libérale jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
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