Les peintres Russes de l'eau
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L’eau dans la peinture russe : symbole, esprit et reflet

Le texte ci-dessous est l’extrait du livre Les peintres Russes de l’eau (ISBN: 9798899561207), écrit par Sutherland Lyall, publié par Parkstone International.

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L’eau, grâce à sa force et à son pouvoir d’érosion, a formé notre topographie au cours de longues ères géologiques. Les hommes se sont installés partout où elle se trouve à la surface de la planète. Selon d’anciennes croyances, elle aurait submergé la terre pour permettre ensuite à l’humanité de prendre un nouveau départ. Et comme le veut la mythologie, c’est l’un des quatre éléments à partir desquels le monde fut créé. Elle sépare les continents et délimite leurs frontières. Elle est utilisée pour baptiser les croyants. Elle irrigue les récoltes. Elle décime sans distinction des milliers d’hommes en un seul tsunami, en une seule vague sismique. Lorsqu’elle est gelée, elle peut vaincre des armées entières et, sous forme de brouillard, transformer en lâches de courageux capitaines de navires. Sans elle, le corps humain ne survit pas plus de deux jours. Elle englobe tous les extrêmes, étant tour à tour d’un calme limpide ou d’une violence cataclysmique, à la fois puissance de vie et de mort.

Il n’est donc pas surprenant que le thème de l’eau soit très répandu dans l’art, l’architecture et la peinture de paysage. Elle fut utilisée pour symboliser la source et le maintien de la vie.

Elle a servi à représenter les mystères de la Nature, en tant qu’obstacle et frontière physiques ou en tant qu’ornementation miroitante. Les peintres ont été fascinés par son évanescence, ses qualités réflectives, sa capacité à souligner ou à représenter les émotions les plus variées. Marais et lac, brume et neige, flaque et océan, chutes et pluie battante, crues mortelles et ruisseaux bordés de mousse, ses formes sont extraordinairement diverses. Mais parce qu’elle est contenue et définie par la terre même à laquelle elle a donné forme, on ne peut l’isoler totalement ; elle appelle un contenant physique ou métaphorique : elle n’a de sens que dans un environnement. Ainsi, en peinture, l’eau représente le plus souvent un élément de la nature, et c’est pourquoi la peinture de paysage nous permet de mieux l’appréhender.

Sandro Botticelli, La naissance de Venus, 1484, Les peintres Russes de l'eau
Sandro Botticelli, La naissance de Venus, 1484. Tempera sur papier, 172,5 x 278,5 cm. Musée des Offices, Florence.

Mais l’eau est aussi fréquemment représentée de façon symbolique. Dans la Naissance de Vénus de Botticelli, par exemple, l’iconographie du mythe exige la présence de la mer puisque la déesse surgit de l’eau. Pourtant, dans la composition du tableau, la mer n’existe qu’en arrière-plan, et de manière presque héraldique.

Dans le Narcisse de Curradi, elle n’est présente que sur une petite partie du tableau ; personne n’ignore cependant que l’eau fut à l’origine du processus extrême qui a transformé le jeune homme en végétal. Dans cette oeuvre de Curradi, l’eau n’est pas la seule à être subordonnée à la peinture du personnage principal ; le paysage y participe également. Mais l’eau trouve sa plus profonde expression dans les peintures représentant la nature, les paysages terrestres ou marins, que ce soit dans les paysages rayonnants de Claude Lorrain, ou dans certains tableaux de Arkhip Kouindji ; ainsi, dans La Boulaie, le ruisseau, qui se différencie à peine de la prairie qu’il traverse, est utilisé comme procédé de composition pour diriger l’oeil du spectateur au centre du tableau, afin de créer l’extraordinaire impression de profondeur qui étonne ses critiques.

Le prolifique Ivan Aïvasovski réalisa une grande série de tableaux marins ; le fait qu’il ait choisi la mer comme élément de décor du très abstrait Création du Monde semble significatif. En effet, un mystérieux magma rouge bout au centre d’un nuage noir et incertain, au-dessus des eaux bouillonnantes ; le soleil fébrile qui transperce le nuage illumine légèrement ces eaux agitées. C’est Dieu se déplaçant à la surface des Ténèbres.

Dans Premiers jours de printemps de Isaac Lévitan, les trois formes d’eau, nuage, rivière et neige sont, hormis les branches brunes récemment libérées de leur couverture de glace, les seuls éléments visuels d’un tableau dont le sujet est l’éveil et, peut-être, le regret. Et les peintres ont développé, comme nous le verrons, les nombreuses variations possibles dans l’utilisation de l’eau.

Nicolas Roerich, Le Baiser à la terre Esquisse de décor, 1er acte, Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski, 1912, Les peintres Russes de l'eau
Nicolas Roerich, Le Baiser à la terre Esquisse de décor, 1er acte, Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski, 1912. Détrempe sur carton, 62 x 94 cm. Musée Russe, Saint-Pétersbourg.

Lévitan, Kouindji, et, de façon différente, Aïvasovski, ont peint l’eau avec un regard typiquement russe. Il se trouve que ce sont des peintres de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Les tableaux des Russes n’ont représenté que tardivement des paysages terrestres et marins russes. L’une des raisons en est que, depuis le début du dixhuitième, Pierre le Grand et presque tous ses successeurs de ce siècle imposèrent à l’ancienne Russie un état d’esprit occidental. L’art russe dériva entièrement des modèles européens, et en premier lieu de la vision prussienne.

En effet, Pierre le Grand avait fait venir des artistes d’Allemagne pour former les artistes russes aux techniques de l’Ouest. Les artistes nationaux étaient, de surcroît, encouragés à se considérer comme partie intégrante du courant européen, et on leur accordait des bourses pour aller vivre, peindre et observer à l’étranger sur de longues périodes.

Au début du dix-neuvième siècle, le regain d’intérêt occidental pour le paysagisme poussa les artistes russes à valoriser et encourager la peinture de la nature, des montagnes et de l’eau. Les paysages étaient perçus, au départ, à travers le prisme d’une vision occidentale, et en général de décors européens idylliques. Mais à la fin du siècle, les peintures russes de l’eau et de la terre représentaient des paysages exclusivement russes.

Mais pourquoi la Russie concentrait-elle l’attention de tant de ses peintres sur le thème de l’eau ?

A la fin du dix-neuvième siècle, la Russie s’étendait de l’océan Pacifique (à l’extrême Orient) à la mer Baltique, avec sa porte de Saint-Pétersbourg et le port naval de Cronstadt (à l’ouest). C’est au sud que se situent les mers Noire et Caspienne, avec leurs stations balnéaires et leurs ports de commerce alimentés par la large Volga, fleuve séparant l’Est et l’Ouest de l’Empire. Au nord, au-delà des grandes terres en friche de la toundra sibérienne, les mers froides forment l’océan Arctique à moitié gelé.

Arkhip Kouïndji, La Boulaie, 1879, Les peintres Russes de l'eau
Arkhip Kouïndji, La Boulaie, 1879. Huile sur toile, 97 x 181 cm. Galerie Trétiakov, Moscou.

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