Kitagawa Utamaro, le maître de l’Ukiyo-e et ses portraits pionniers d’Edo
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre Utamaro (ISBN: 9781783108619) écrit par Edmond de Goncourt, publié par Parkstone International.
Il étudia d’abord la peinture à l’école de Kanō. Puis, très jeune, il devint l’élève de Toriyama Sekien. Sekien lui enseigna l’art de l’estampe et de la peinture Ukiyo-e. À ses débuts, Utamaro publia des estampes sous le nom d’Utagawa Toyoaki. Ce sont ses estampes de beautés (bijin-e) et ses estampes érotiques qui le rendront célèbre. Ce sont les maîtres Sekien et Shunshō qui transmirent à Utamaro le savoir traditionnel du grand Kiyonaga et de l’aimable et ingénieux Harunobou (1752-1770). Il devint une sorte d’aristocrate de la peinture, dédaignant de peindre les gens de théâtre ou simplement des hommes. À cette époque, la popularité des peintres, dépendait de celle de leur sujet. Et, dans un pays où toutes les catégories de la population adoraient les acteurs de théâtre, il était courant qu’un peintre profitât de la célébrité de ces derniers, en les intégrant dans son oeuvre.

Utamaro se refusa à dessiner des comédiens, disant fièrement : « je ne veux pas briller à la faveur des acteurs, je veux fonder une école qui ne doive rien qu’au talent du peintre ». Quand l’acteur Ichikawa Yaozō eut un immense succès dans la pièce Ohan et Choyemon que son portrait, dessiné par Toyokuni, devint célèbre, Utamaro, représenta certes la pièce, mais figurée par d’élégantes femmes, jouant dans des compositions imaginaires. Il démontra ainsi que les dessinateurs de l’école vulgaire, qui avaient répété ce sujet, à la façon d’Utagawa Toyokuni (1769-1825), étaient une troupe surgissant de leurs ateliers, une troupe comparable à des « fourmis sortant du bois pourri ». Les femmes seules l’occupèrent, remplirent son art et il devint bientôt l’artiste merveilleux que nous connaissons.
Parmi ceux qui jouèrent, à cette époque, un rôle important pour Utamaro, Tsutaya Jūzaburō (1750-1797) publia ses premiers albums illustrés. Il était entouré d’écrivains, de peintres et d’intellectuels, qui se réunissaient autour de poésies kyōka, à la thématique plus libre et aux règles moins strictes que la poésie traditionnelle, et qui se devaient d’être humoristiques. Ces recueils de kyōka furent somptueusement illustrés par Utamaro. Sa collaboration avec Tsutaya Jūzaburō, dont il devint rapidement le principal artiste, marqua le début de la renommée d’Utamaro. Vers 1791, il arrêta l’illustration de livres pour se consacrer aux portraits de femmes. Il choisissait ses modèles dans les quartiers des plaisirs d’Édo, où il est réputé avoir eu de nombreuses aventures avec ses muses. Le jour, il se consacrait à son art et la nuit, il succombait à l’envoûtement fatal de ce brillant « enfer », jusqu’au moment où, sous le charme des « petits pas et des signes de mains », son art miné par les excès, il « perdit sa vie, son nom et sa réputation ».

Mais, il ne faut pas se tromper, le Yoshiwara n’a rien de commun avec nos maisons de prostitution. C’était, au dixhuitième siècle surtout, un jardin des délices. On y faisait une cour raffinée à des prostituées aimables, versées dans les lettres et dans les rites de la plus exquise politesse. Éros prenant la figure de l’amour. Utamaro n’eut pas de peine à rassembler tous les éléments de son oeuvre dans « les maisons vertes », dont il fut le peintre attitré. Pour beaucoup d’amateurs d’estampe japonaise, Utamaro est le maître incontestable de la représentation de la femme, qu’il idéalise, qu’il dépeint grande et fine, avec un long cou et de frêles épaules, bien éloignées de la physionomie des femmes de l’époque.
Stylistiquement, c’est vers 1790 qu’Utamaro s’imposa comme le chef de file de l’Ukiyo-e. Ce style captiva le peuple japonais dès ses débuts. Son épanouissement fut le fruit de l’époque d’Édo, c’est-à-dire d’une grande renaissance d’inspiration bourgeoise, qui fleurissait au sein d’une civilisation brillamment développée par l’aristocratie, la classe militaire et le clergé. Mais, dans les premières années du dixneuvième siècle, le talent d’Utamaro et sa production incessante, perdirent de leur originalité. L’artiste vieillit avec l’homme.

Lui, si hostile à la représentation des choses théâtrales, entraîné par le succès de Toyokuni, qui commençait à devenir son rival, se mit à traiter des sujets choisis dans les pièces de théâtre, il exécuta des mitiyuki. Dans ces compositions ainsi que dans les autres, les longues femmes, les créatures élancées de sa première période, engraissèrent, s’arrondirent, s’épaissirent. Les contours féminins devinrent gros, mais sans toutefois avoir le gras de Torii Kiyonaga (1752-1815). Il opposa aux femmes, qui remplissaient à elles seules ses premières pièces, des figures masculines caricaturales, comiques, grotesques. L’artiste n’eut plus l’envie de séduire par cette gentillesse idéale, dont il revêtait la femme. Il s’efforça, par la présence de ces « vilains hommes », de flatter le public d’alors, dont le goût est comparé par Hayashi Tadamasa, au goût de certains collectionneurs d’ivoires modernes de Yokohama qui, dit-il, « préfèrent la grimace à l’art », plus amoureux, dans l’image, de la drôlerie que de la beauté réelle.

| Mot | Explication |
| Ukiyo-e | littéralement « images du monde flottant » (de Uki : celui qui flotte au-dessus, qui surnage ; yo : monde, vie, temps contemporain ; e : image, estampe). |
| Kyōka | poésie légère, humoristique et satyrique, sans rime et possédant une structure libre. Le kyōka était souvent associé à une estampe. |
| Yoshiwara | quartier des plaisirs d’Édo, établit vers 1600 par ordre du shogun. |
| Mitiyuki | compagnons amoureux. |
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