Nature et Esprit dans les Chefs-d’œuvre de la Peinture Chinoise
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre L’Art de la Chine (ISBN: 9781783108558), écrit par Stephen W. Bushell, publié par Parkstone International.
Pour apprécier convenablement la peinture chinoise, les Occidentaux que nous sommes doivent oublier leurs idées préconçues, se débarrasser de leur éducation artistique antérieure, de toutes leurs traditions critiques, de tout le bagage artistique qu’ils ont accumulé de la Renaissance à nos jours. Nous devons en particulier nous garder de comparer les oeuvres des peintres chinois aux toiles célèbres qui couvrent les murs de nos collections d’Europe.
La conception chinoise diffère essentiellement de la conception occidentale : on aura quelque idée de l’abîme profond, qui les sépare, si l’on veut bien se rappeler l’aventure des deux Pères Jésuites Attiret et Castiglione.

Ces deux Pères se firent attacher en qualité de peintres à la Cour impériale au début du XVIIIe siècle, et tentèrent de tout leur pouvoir de faire accepter aux Chinois l’art européen avec sa science de l’anatomie, du modelé, ses effets de lumière et d’ombre. Tout d’abord étonné, l’empereur les laissa aller de l’avant ; ils exécutèrent son portrait, celui de l’impératrice, des princes du sang et de nombreux hauts mandarins de la Cour ; ils décorèrent le palais de tableaux allégoriques représentant les quatre saisons, – soit un total de plus de deux cents tableaux. Mais peu à peu un changement singulier se fit dans l’esprit de l’empereur et, par suite, dans celui de la Cour. Le style des Pères Jésuites parut trop européen ; le modelé des chairs, le clair-obscur, la projection des ombres furent déclarés choquants pour des yeux chinois. L’ empereur imposa dès lors aux missionnaires la routine traditionnelle de la peinture nationale, et leur adjoignit même des collaborateurs ; si bien que le Père Attiret écrivait à Paris le 1er novembre 1743 :
« Il ma fallu oublier, pour ainsi dire, tout ce que j’avais appris et me faire une nouvelle manière pour me conformer au goût de la nation… Tout ce que nous peignons est ordonné par l’empereur. Nous faisons d’abord les dessins ; il les voit, les fait changer, réformer comme bon lui semble. Que la correction soit bien ou mal, il faut passer par là sans oser rien dire. »
(Lettres édifiantes.)

Lorsque Lord Macartney se rendit auprès de ce même empereur quelque cinquante ans plus tard, pour lui offrir plusieurs tableaux de la part de Georges III, les mandarins de service furent offusqués de nouveau par les ombres et demandèrent gravement si les originaux de ces portraits avaient réellement un côté de la figure plus noir que l’autre ; l’ombre du nez constituait à leurs yeux un grave défaut ; quelques-uns d’entre eux crurent même que cette ombre était le résultat d’un accident.
Les Chinois ont toujours eu tendance à revenir à leurs anciens maîtres qui rappellent quelque peu le mouvement préraphaélite. La noble simplicité de la composition, la subtilité des combinaisons de couleurs, l’intensité avec laquelle ils visent à l’expression la plus directe et la plus saisissante de leur sujet, font songer aux meilleures peintures japonaises et se rapprocheraient, parmi les maîtres occidentaux, du génie de Whistler.
Mais si la peinture chinoise a évolué à travers une grande variété de styles et d’écoles différentes, il est possible de noter parmi les artistes, dès les temps les plus reculés, une, certaine unité instinctive dans l’interprétation des êtres et des choses : ils tombent d’accord sur les expressions essentielles des sensations et des idées que le monde extérieur éveille dans leur esprit.

Parmi les traits généraux de la peinture chinoise, le plus frappant, celui qui a dominé avec le plus de force au cours de sa longue évolution historique, est son caractère graphique ; les peintres chinois, sont, avant tout, des dessinateurs et des calligraphes.
L.’écriture chinoise, d’ailleurs, fut à son origine idéographique ; ses caractères primitifs, tendaient à la figuration plus ou moins exacte des choses ; l’élément phonétique ne fut adopté que beaucoup plus tard. On trouve une indication bien nette de cette origine dans le nom de wên, « portrait de l’objet », donné aux premiers caractères inventés, selon la tradition, par Ts’ang-kie, pour remplacer les cordes nouées et les tailles à encoches qui servaient jusqu’alors à enregistrer les événements.
D’ailleurs, l’inventeur légendaire de la peinture aurait été Che-houang, contemporain de Ts’ang-kie, et comme lui ministre du fabuleux Houang Ti, l’« Empereur Jaune » ; quelques mythologues ne veulent même voir sous ces deux noms qu’un seul personnage, qui aurait occupé le trône après Fou-hi. Quoi qu’il en soit, toutes les légendes s’accordent pour donner une origine commune à l’écriture et à la peinture ; les critiques chinois insistent constamment sur cette unité.

La nature même de l’écriture chinoise, impose à celui qui en veut tracer les caractères une étude, une éducation de l’oeil et de la main, analogues à celles qu’exige le dessin. Les traits de ces caractères ont, en effet, des ténuités, des souplesses, des brusqueries d’arrêt, des grâces de courbure, des énergies soudaines ou des écrasements progressifs qu’un très long apprentissage du coup de pinceau peut seul donner. C’est, en outre, une opinion reçue des lettrés en Chine que les caractères de l’écriture transmettent à l’idée qu’ils expriment quelque chose de leur beauté graphique, et que la pensée qu’ils enveloppent prend en eux une nuance délicate, un tour particulier.
Pour mieux connaître L’Art de la Chine, poursuivez cette passionnante aventure en cliquant sur :



