Du vandalisme à la vénération – L’art du graffiti américain fait son entrée dans les galeries d’art
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre American Graffiti (ISBN: 9781783108626), écrit par Margo Thompson, publié par Parkstone International.
Entre 1981 et 1983, les artistes exposés dans le cadre de « New York/ New Wave » poursuivirent leurs ambitions professionnelles lors d’expositions en solo au sein de galeries d’art commerciales. Jean-Michel Basquiat acquit presque immédiatement une réputation internationale, grâce à une multitude d’expositions chez Annina Nosei à New York, Larry Gagosian à Los Angeles et Bruno Bischofberger à Zurich. LEE Quinones fut le premier graffeur à rejoindre une galerie de SoHo, à savoir celle de Barbara Gladstone, fin 1982. Pour le reste, la Fun Gallery, présentée au Chapitre Deux, et la galerie 51X de Rich Colicchio, ouverte à St. Mark’s Place au printemps 1982, soutinrent avec enthousiasme l’art du graffiti, en tant que mouvement à part entière, et représentèrent une foule d’artistes du graffiti. DONDI, FAB FIVE FREDDY et FUTURA 2000 eurent droit à des expositions en solo dans ces deux endroits. La Fashion Moda continua à représenter des artistes du graffiti, tout particulièrement ceux qui vivaient dans le Bronx comme LADY PINK, CRASH, DAZE et les « Gothic Futurists » RAMMELLZEE, A-ONE, KOOR et TOXIC. Leurs shows suscitèrent un engouement pour l’art du graffiti chez d’autres marchands d’art : Bruno Bischofberger et Tony Shafrazi gardaient un oeil sur ce qui se passait à la Fun, et comme nous le verrons au chapitre suivant, le galeriste néerlandais Yaki Kornblit ré-ouvrit un lieu à Amsterdam pour y exposer des artistes du graffiti.

Les anciens graffeurs furent critiqués dans la presse artistique, mais ils ne furent que rarement situés par rapport à la culture raffinée : la comparaison des peintures de FUTURA 2000 à Kandinsky notée dans le chapitre dernier fut exceptionnelle. L’art du graffiti était considéré comme un mouvement, à travers d’autres termes qui accentuèrent l’authenticité de la voix de l’artiste et lui donnèrent les qualités du primitif. En revanche, ces supporters soutenaient que les artistes prêtaient leur voix à une culture flamboyante bien qu’incomprise, celle de la jeunesse des ghettos, et qu’ils étaient bien plus que de simples produits sur le marché de l’art. Pour eux, le manque de formation des artistes du graffiti voulait dire qu’ils ne s’encombraient pas des conventions artistiques et qu’ils offraient une autre solution aux traditions modernistes. N’étant pas encore cyniques ou corrompus par les exigences du marché, les graffeurs offrirent un nouveau style qui n’était pas encore devenu un produit. Que le graffiti devienne quelque chose de moins authentique en entrant dans l’espace commercial, restait problématique pour les critiques, les marchands, les collectionneurs, et les anciens graffeurs eux-mêmes. Pour ses détracteurs, l’art du graffiti et d’East Village était généralement considéré comme trop hype, et imposé à des consommateurs d’art béotiens, bien qu’enthousiastes. En revanche, en règle générale, et de manière inappropriée, les premiers graffeurs n’étaient, quant à eux, pas considérés comme de véritables artistes originaux, mais comme des outsiders susceptibles de se laisser corrompre par le monde de l’art. Ce fut une étiquette impropre et injuste, parce qu’elle refusait aux graffeurs l’opportunité de développer leurs styles et motifs qu’on offrit à Basquiat, Haring, et Scharf. Une fois corrompu, leur art n’était évidemment plus authentique aux yeux des critiques.

La position ambivalente tenue par l’art du graffiti dans les années 1980 le lie à l’éloignement du modernisme résumé par l’historien de l’art Hal Foster. Il écrivit que le modernisme, une fois formé par les provocations de l’avant-garde, fut reconnu comme un moment de l’histoire, et qu’une autre chose, liée à une forte culture d’industrie, le remplaça. Basquiat et l’art du graffiti exprimèrent cette évolution, appelée par Foster « la subversion du subversif. » Les aphorismes de SAMO et les tags des graffeurs dans les lieux originaux transgressèrent les conventions sociales qui stéréotypèrent les jeunes de couleur et leur refusèrent leur voix authentique. Les médias et l’art moderne s’approprièrent et assimilèrent ces défis de l’extérieur à une transformation de la subculture en la culture de masse décrite par Dick Hebdige. Comme dit Foster, « Ainsi l’artiste de la rue Samo devient Jean-Michel Basquiat, le nouveau prodige/ primitif du monde de l’art. » Le succès de cette transformation nécessita un « déplacement taxinomique » par rapport aux précédents dans l’histoire de l’art, afin de prouver que le graffiti fut classifié correctement comme art, et pas comme vandalisme. Foster nota que le changement des graffeurs en artistes transforma « les tags anonymes en signatures de célébrités. Au lieu de lutter contre le code, le graffiti y est fixé : une forme d’accès à la convention, pas une transgression. LEE, DONDI, FUTURA 2000, et FAB FIVE FREDDY illustrèrent la description de l’art du graffiti offerte par Foster : « Comme les dessins et les bandes dessinées de l’art de l’East Village, l’art du graffiti est moins concerné par la contestation des frontières entre musée et marge, entre la culture haute et basse, plutôt que de trouver une place entre les deux. » Simplement, il fit d’eux des postmodernistes, et non des avant-gardistes.

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