Le Livre des Merveilles
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Les Tartares dans le livre légendaire de Marco Polo

Le texte ci-dessous est l’extrait du livre Le Livre des Merveilles (ISBN: 9781783108930), écrit par Marco Polo, publié par Parkstone International.

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Cette plaine dont nous venons de parler s’étend au midi d’environ cinq milles ; il y a au bout un chemin par où l’on est obligé d’aller toujours en descendant. Ce chemin est rempli de voleurs et de dangers. Puis l’on arrive dans de belles campagnes, qui s’étendent sur une longueur de deux milles. Ce ter roir abonde en ruisseaux et en palmiers. Il y a aussi quantité de toutes sortes d’oiseaux, mais surtout des perroquets, que l’on ne voit pas le long de la mer. De là, on vient à la mer Océane, sur le bord de laquelle se trouve une ville nommée Cormos, ayant un bon port où abordent beaucoup de marchands qui apportent des Indes toutes sortes de marchandises, comme des par fums, des perles, des pierres précieuses, des étoffes de soie et d’or et des dents d’éléphant. C’est une ville royale qui a sous sa dépendance d’autres villes et plu sieurs châteaux. Le pays est chaud et malsain. Quand un marchand étranger ou autre, meurt dans le pays, tous ses biens sont confisqués au profit du roi. Ils font du jus de dattes ou d’autres espèces de fruits qui est fort bon ; cependant, quand on n’y est pas accoutumé, il donne le flux de ventre ; mais au contraire, lorsqu’on l’est, il engraisse extraordinairement. Les habitants du pays ne se nourrissent point de pain ni de viande, mais de dattes, de poisson salé et d’oi gnons. Ils ont des vaisseaux, mais qui ne sont pas trop sûrs, n’étant joints qu’avec des chevilles de bois et de cordes faites d’écorces de certains bois des Indes. Ces écorces sont préparées à peu près comme le chanvre. On en fait des filasses, et de ces filasses des cordes très fortes qui peuvent résister à l’impétuosité des eaux et de la tempête ; elles ont cela de propre du fait qu’elles ne pourrissent et ne se gâtent pas dans l’eau. Ces vaisseaux n’ont qu’un mât, une voile, un timon, et ne se recouvrent que d’une couverture. Ils ne sont point enduits de poix, mais de la laitance des poissons. Et lorsqu’ils font le voyage des Indes, menant des chevaux et plu sieurs autres charges, ils prennent plusieurs vaisseaux car la mer est orageuse, et les vaisseaux ne sont point garnis de fer.

Portrait d’un peintre, fin du XVe siècle, Le Livre des merveilles
Portrait d’un peintre, fin du XVe siècle. Aquarelle opaque et or papier, 18,9 x 12,8 cm. Freer Gallery of Art, Smithsonian Institution, Washington, D.C.

Les habitants de ce pays-là sont noirs et mahométans. En été, lorsque les chaleurs sont insup – portables, ils ne demeurent point dans les villes, mais ils ont hors des murs, dans des lieux de verdure entourée d’eau, où ils se retirent à la fraîcheur, contre les ar deurs du soleil. Il arrive aussi assez souvent qu’il règne un vent fort et brûlant, qui vient d’un certain désert sablonneux ; s’ils ne se sauvaient pas d’un autre côté, ils suffoquaient. Mais avant qu’ils commen cent à en sentir les approches, ils se sauvaient là où il y avait des eaux et se baignaient dedans. De cette manière ils évitaient les ardeurs funestes de ce vent. Il arrive aussi dans ce pays qu’ils ne sèment les terres qu’au mois de novembre, et ne recueillent qu’au commencement de mars, qui est le temps aussi où les fruits sont en état d’être serrés. Car dès que le mois de mars est passé, les feuilles des arbres et les herbes sont dessé chées par la trop grande ardeur du soleil, de sorte que durant l’été l’on ne trouve pas un brin de ver dure, si ce n’est le long des eaux. C’est la coutume du pays, quand un chef de famille meurt, que la veuve le pleure pendant quatre ans, tous les jours une fois. Les pères et les voisins viennent aussi à la maison, jetant de grands cris, pour marquer la douleur qu’ils ont de sa mort.

Pour parler aussi des autres pays, il faut laisser les Indes et retourner à Kerman, pour parler ensuite avec ordre des terres que j’ai vues et parcourues. En allant donc au nord de la ville de Cormos, vers Kerman, on trouve une belle et grande plaine, qui produit tout ce qui est nécessaire à la vie ; il y a surtout du blé en abondance. Les habitants ont aussi des dattes et d’ex cellents fruits en quantité ; ils ont aussi des bains fort salutaires pour la guérison de plusieurs sortes de ma ladies.

En allant ensuite de Kerman à Cobinam (Kabis ?) on trouve un chemin fort ennuyant. Car outre le fait qu’il soit long de sept journées, on n’y trouve point d’eau ou fort peu. Encore sont-elles fort salées et amères, étant de couleur verte comme si c’était du jus d’herbes ; et si l’on en boit, on a le flux de ventre. La même chose arrive quand on utilise du sel fait de cette eau. Il est donc nécessaire que les voyageurs portent une autre eau avec eux, s’ils ne veulent pas s’exposer à mourir de soif. Les bêtes même ont horreur de cette eau, lors qu’elles sont obligées d’en boire ; et quand elles en ont bu, elles ont aussitôt le même mal que les hommes. Il n’y a dans ces déserts aucune habitation d’hommes ni de bêtes, excepté les onagres ou ânes sauvages, le pays ne produisant ni de quoi manger ni de quoi boire.

Cobinam est une grande ville, riche en fer, en acier et en audanic (antimoine). On y fait aussi de très grands et de très beaux miroirs d’acier. On y produit encore un onguent propre au mal des yeux, qui est comme une espèce d’éponge, et qui se fait en cette ma nière : ils ont dans ce pays des mines dont ils tirent la terre et la cuisent dans des fourneaux ; la vapeur qui monte va dans ce récipient de fer et devient matière ; étant coagulée, la matière la plus grossière de cette terre qui reste dans le feu, est appelée éponge. Les habitants de ce cantonlà sont mahométans.

Murs d’enceinte, citadelle d’Ark, Le Livre des merveilles
Murs d’enceinte, citadelle d’Ark. Boukhara (Ouzbékistan).

Ayant laissé derrière soi la ville de Cobinam, on ren contre un autre désert très aride qui, à huit jour nées de longueur, n’a ni arbres ni fruits. Le peu d’eau qu’il y a est très amère, les juments même n’en peuvent pas boire. Il faut que les voyageurs en portent d’autre avec eux, s’ils ne veulent pas périr de soif. Après avoir passé ce désert on entre dans le royaume de Timochaim, dans lequel se trouvent beaucoup de villes et de châteaux. Ce royaume est borné au septentrion par la Perse. Il croît, dans la plaine de ce royaume un grand arbre appelé l’arbre du soleil, et par les Latins, l’arbre sec. Il est fort gros, ses feuilles sont blanches d’un côté et vertes de l’autre ; il porte des fruits en forme de châtaignes, mais vides et couleur de buis. Cette campagne s’étend sur plusieurs milles sans que l’on y trouve un seul arbre. Les gens du pays disent qu’Alexandre le Grand combattit Darius en cette plaine. Toute la terre habitée du royaume de Timochaim est fertile et abondante en plusieurs choses, le climat en est bon, l’air y est tempéré, les hommes y sont beaux, et les femmes encore plus belles ; mais ils sont tous mahométans.

Il y a par là un certain canton nommé Mulète dirigé par un prince, appelé le << Vieux des Montagnards >>, ou << Vieux de la Montagne >>, dont j’appris beaucoup de choses, que je vais rapporter. Voici ce qu’ils me racontèrent : ce prince et tous ses sujets étaient mahométans ; il s’avisa d’une étrange malice. Car il rassem blait certains bandits appelés communément meurtriers, et par ces misérables enragés il faisait tuer tous ceux qu’il voulait, de sorte qu’il sema bientôt la terreur dans tout le voisinage.

De quoi il acheva de venir à bout par une autre imposture. Il y avait en ces quar tiers-là une vallée très agréable, entourée de très hautes montagnes ; il fît faire un plantage dans ce lieu agréable, où les fleurs et les fruits de toutes sortes n’étaient pas épargnés. Il y fit aussi bâtir de superbes palais qu’il orna des plus beaux meubles et des plus rares peintures. Il n’est pas nécessaire que je dise qu’il n’oublia rien de tout ce qui peut contribuer aux plai sirs de la vie. Il y avait plusieurs ruisseaux d’eau vive, et l’eau, le miel, le vin et le lait y coulaient de tous côtés, ainsi que les instruments de musique, les con certs, les danses, les exercices, les habits somptueux, en un mot tout ce qu’il y a au monde de plus déli cieux. Dans ce lieu enchanté il y avait des jeunes gens qui ne sortaient point et qui s’adonnaient sans souci à tous les plaisirs des sens. Il y avait à l’entrée de ce palais un château fort bien gardé et par où il fallait absolument passer pour y entrer. Ce vieillard, qui se nommait Alaodin, entretenait hors de ce lieu certains jeunes hommes courageux jusqu’à la témérité, et qui étaient les exécuteurs de ses détestables résolutions. Il les faisait élever dans la loi meurtrière de Mahomet, laquelle promettait à ses sectateurs des voluptés sen suelles après la mort. Et afin de les rendre plus atta – chés et plus propres à affronter la mort, il faisait donner à quelques-uns un certain breuvage, qui les rendait comme enragés et les assoupissait. Pendant leur assoupissement, on les portait dans le jardin en chanté, de manière à ce qu’à leur réveil, se trouvant dans un si bel en droit, ils s’imaginaient déjà être dans le paradis de Mahomet, se réjouissaient d’être délivrés des misères de ce monde et de jouir d’une vie si heureuse. Mais quand ils avaient goûté pendant quelques jours à tous ces plaisirs, le vieux renard leur faisait donner une nouvelle dose du susdit breuvage, et les faisait sortir du paradis pendant son opération. Lorsqu’ils revenaient à eux et qu’ils faisaient réflexion du peu de temps pendant lequel ils avaient joui de leur félicité, ils étaient inconsolables et au désespoir de sÊen voir privés, eux qui croyaient que cela devait durer éternellement. C’est pourquoi ils étaient si dégoûtés de la vie qu’ils cherchaient par tous les moyens d’en sortir. Le tyran, leur faisait alors croire qu’il était prophète de Dieu, les voyant dans l’état qu’il souhaitait, leur disait : << Écoutez-moi, ne vous affligez point ; si vous êtes prêts à vous exposer à la mort, au courage, dans toutes les occa sions que je vous ordonnerai, je vous promets que vous jouirez des plaisirs dont vous avez goûté. >> De sorte que ces misérables, envisageant la mort comme un bien, étaient prêts à tout entreprendre, dans l’es – pérance de jouir de cette vie bienheureuse. C’est de ces gens-là que le tyran se servait pour exécuter ses assassinats et ses homicides sans nombre. Car, mépri sant la vie, ils méprisaient aussi la mort ; de façon q’’au moindre signe du tyran ils ravagaient tout dans le pays, et personne n’osait résister à leur fureur. C’est pourquoi, il arriva que plusieurs pays et plusieurs puissants sei gneurs se rendirent tributaires du tyran pour éviter la rage de ces forcenés.

Temple d’Ananda, Le Livre des merveilles
Temple d’Ananda, 1091-1105. Bagan (Birmanie).

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