L’homosexualité dans l’art : Une histoire visuelle de l’amour et de l’identité
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre L’Homosexualité dans l’Art (ISBN: 9781783108176), écrit par James Smalls, publié par Parkstone International.
Entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle, la communauté intellectuelle et artistique à travers l’Europe va « chercher des arguments historiques et esthétiques pour se comprendre et se justifier. Les peintres, poètes et théoriciens l’homosexualité jouèrent un rôle prédominant dans la création du néoclassicisme et du romantisme, les deux mouvements artistiques qui dominèrent le siècle entre 1750 et 1850 ». Le néoclassicisme fut un mouvement de retour au classicisme dans les arts dans la plupart des pays d’Europe occidentale. En France, ce fut une réaction sérieuse à l’art de la période rococo précédente, qui suggérait parfum et érotisme. En Angleterre, il se développa avec un réseau de collections de tableaux et de contrefaçon de l’ancien, dont la propagation à la fois profita au capitalisme et favorisa la domination britannique dans l’industrie et l’empire.
En général, le néoclassicisme rechercha l’élévation morale et usa d’une combinaison du sentiment et du rationnel pour atteindre ses objectifs. Le mouvement fut favorisé par la découverte à partir de 1748 d’objets provenant de la cité romaine de Pompéi, qui avait été recouverte et préservée par la lave après l’éruption du Vésuve en 79 après Jésus-Christ. Ces découvertes, comme les textes latins, indiquaient que les Anciens vivaient selon un code moral admirable qui non seulement encourageait la responsabilité civique entre les citoyens, mais reconnaissait également à l’art le pouvoir d’être un outil didactique favorisant le bon goût et la bonne conduite.

Le programme néoclassique adhéra à des approches de la nature et de l’art antique qui faisaient partie de l’éducation de l’artiste mâle. L’influence la plus importante dans le développement d’une esthétique homo-érotique dans le néoclassicisme fut peut-être la philosophie esthétique de l’Allemand Joachim Winckelmann (1717–1768), historien de l’art, archéologue et bibliothécaire du Vatican. Winckelmann, admirateur passionné de l’art et de la structure sociale des Anciens, subsuma ses propres tendances homo-érotiques dans des descriptions très fleuries de l’art grec classique. On l’a qualifié, ce qui est intéressant, de père fondateur de l’histoire de l’art et de l’archéologie moderne. Winckelmann était attiré par des jeunes gens apparemment androgynes et transféra cet engouement dans une obsession passionnée pour les statues masculines grecques. Par exemple, dans la beauté corporelle de l’Apollon du Belvédère, il admira « un printemps éternel comme celui qui règne dans les champs heureux de l’Élysée, [qui] habille son corps des charmes de la jeunesse et brille doucement sur la fière structure de ses membres ».
L’ouvrage majeur de Winckelmann est son Histoire de l’art de l’Antiquité, publiée en 1764. Ce livre constitua « un compendium de travaux individuels, mis au service de l’observation et de la théorisation en matière esthétique, historique et culturelle ». (Simon Richter, « Johann Joachim Winckelmann », in Haggerty). La statue centrale de son Histoire est le Laocoön qui est décrit dans des termes hautement érotiques comme l’idéal de la beauté masculine. L’érudition générale de Winckelmann et son immense connaissance de l’Antiquité lui valurent le poste prestigieux de bibliothécaire et confident du cardinal Alessandro Albani. Dans la villa romaine d’Albani, Winckelmann catalogua la vaste collection de tableaux et d’objets archéologiques du cardinal.

Une fois à Rome, il s’adonna discrètement à des actes sexuels et érotiques avec de jeunes garçons et de jeunes hommes. En faisant l’éloge de l’androgyne, plus beau et désirable que la femme, Winckelmann ne suivait pas seulement les sensibilités des Grecs anciens eux-mêmes, mais il insufflait une sensibilité homo-érotique à l’histoire de l’art moderne. On en ressent encore les effets aujourd’hui, même si beaucoup d’historiens de l’art choisissent de nier ou de refuser que l’homosexualité /homo-érotisme sont des forces légitimes dans la créativité artistique. En 1768, Winckelmann avait acquis une grande notoriété et des membres des cours royales, des sommités et des dignitaires venaient du monde entier lui rendre visite. Winckelmann joua un rôle d’émulation important pour des artistes et des critiques ultérieurs qui, dans leur for intérieur, reconnurent son l’homosexualité. Dans sa vie comme dans sa prose fleurie, Winckelmann laissa s’exprimer le désir l’homosexualité.
Avant, pendant et après l’époque où les théories de Winckelmann furent comprises, de nombreux jeunes artistes entreprirent le voyage en Italie pour étudier sur place l’art et le style de vie des Anciens. Le voyage en Italie était considéré comme un moyen de parfaire l’éducation d’un jeune gentleman. Non seulement les originaux des sculptures antiques, des tableaux et des ruines y étaient aisément disponibles pour l’étude, mais c’était également l’occasion de vivre des exploits homosexuels et homo-érotiques. Le portraitiste italien Pompeo Batoni fit fortune en peignant des portraits de jeunes aristocrates posant près des ruines ou dans des intérieurs, appuyés contre des vases ou des colonnes antiques. Ces portraits fonctionnaient comme souvenirs des expériences des jeunes gens qui les rapportaient dans leur pays d’origine et les accrochaient aux murs de leur domaine. Un de ces portraits montre un jeune noble, dandy studieux et portant perruque, arborant une copie du relief représentant Antinoüs qui se trouvait alors dans la villa du cardinal Albani.

L’homosexualité masculine et ses courants érotiques jouèrent un rôle majeur dans la formation et le contenu du néoclassicisme en tant qu’esthétique. (Smalls, in Haggerty). Les connotations homo-érotiques refoulées furent peut-être ressenties plus fortement en France, où Jacques-Louis David (1748–1825) et ses élèves dominèrent le contenu et la propagation du néoclassicisme. Le néoclassicisme français est lié aux considérations à la fois politiques et morales nées d’événements historiques spécifiques – précisément, la Révolution française et les guerres napoléoniennes. Les plus célèbres tableaux néoclassiques de David qui portent un contenu homo-érotique sont Le Serment des Horaces (Musée du Louvre, Paris, 1784), La Mort de Socrate (The Metropolitan Museum of Art, New York, 1787), La Mort de Bara (Musée Calvet, Avignon, 1794), Léonidas aux Thermopyles (Musée du Louvre, Paris, 1814). Ces oeuvres, comme d’autres, ont tendance à séparer nettement l’apparence et le rôle des sexes, ce que souligne le style. Le néoclassicisme de David est souvent décrit comme une forme d’art masculine par son sujet et son style. Du point de vue stylistique, l’accent est mis sur les lignes, l’éclairage direct, la composition rationnelle et la couleur forte. Les figures masculines sont montrées généralement dans des rôles publics et les qualités d’héroïsme, de détermination, de force physique et morale leurs sont attribuées. Inversement, les femmes et les qualités considérées comme féminines sont reléguées au domaine privé, domestique, passif. Les figures masculines ont souvent des qualités dures, anguleuses et sculpturales, tandis que les femmes et les enfants sont présentés dans des formes douces, fondues et curvilignes. Ces oeuvres s’intéressent au nu masculin comme lieu d’un double intérêt pour l’action héroïque et la contemplation érotique. C’est avec le corps masculin comme avec les actions et les désirs masculins qu’elles deviennent le lieu critique de diverses significations, politiques mais aussi sexuelles ou érotiques. (Smalls, « Néoclassicisme », in Haggerty).
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