William Morris et son plaidoyer pour un commonwealth industriel
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre Le Mouvement Arts & Crafts (ISBN: 9781783103614), écrit par Oscar Lovell Triggs, publié par Parkstone International.
« L’expansion des arts décoratifs dans ce pays […] a maintenant atteint un tel point qu’il me semble souhaitable que des artistes de réputation y consacrent leur temps. »
Morris, Marshall, Faulkner & Company, Prospectus, 1861
Vers le milieu du siècle, Ruskin, suivant les pas de Thomas Carlyle, avait suscité de nombreuses adhésions à sa cause et jouissait de l’admiration sans limites de jeunes hommes au tempérament fervent et poétique, attirés probablement en premier lieu par la splendide rhétorique de Past and Present (Passé et présent) et de Peintres modernes sans examiner de façon plus approfondie leurs implications sociales. Parmi les principaux admirateurs de Ruskin se trouvait William Morris, son cadet de quinze ans. Morris entrait à Oxford lorsque Ruskin publia les Pierres de Venise, le livre qui fit naître en Morris ses premières convictions sociales et auquel il se référa toujours comme à l’origine de la doctrine selon laquelle l’art est l’expression du plaisir que l’homme prend à travailler. Quarante ans après sa première publication et afin d’honorer l’influence persistante du maître-penseur, il réimprima le chapitre Nature of Gothic (De la Nature du Gothique) en faisant l’une des premières productions de Kelmscott Press. D’une portée plus restreinte que Ruskin, mais plus intense dans ses propres orientations, Morris voua sa vie à la définition de la relation entre l’art et le labeur, faisant ainsi de lui-même le principal représentant du concept des Arts & Crafts. Ruskin théorisa, Morris démontra : désormais le problème des autres ouvriers est de progresser et de s’intégrer.
« Poète, artiste, fabricant et socialiste » – ces termes décrivent le parcours de Morris sous son triple aspect d’artiste, d’artisan et de réformateur social. L’histoire de l’artisanat ne connaît aucune existence plus mouvementée que celle de Morris, plus riche en réalisations remarquables. Dès son enfance, ses mains furent en constante activité, son divertissement favori consistant à réaliser des filets de pêche. Il était prédit qu’il reprendrait le crayon et le burin à la première occasion qui se présenterait, bien qu’il fût inscrit à Oxford pour se préparer à entrer dans les ordres. Son compagnon de collège, Burne-Jones – également destiné à l’Église, mais à cette époque pratiquant déjà l’art qui allait le rendre célèbre – lui enseigna le dessin et la gravure. Bientôt les deux artistes se mirent à réfléchir à l’opportunité d’abandonner l’Église pour vouer leurs vies à l’art – l’un aspirant à devenir peintre, l’autre architecte. C’est vers l’architecture que Morris tourna immédiatement son attention, et même s’il n’exerça jamais professionnellement comme architecte, les études qu’il fit à cette époque lui rendirent l’immense service de clarifier sa pensée et de focaliser ses énergies.

Stagiaire dans le cabinet de Mr. G. E. Street, tout en poursuivant ses études d’architecture, il commença à pratiquer plus d’un artisanat – le modelage de l’argile, la sculpture du bois et de la pierre, l’enluminure de manuscrit, le dessin de vitrail et la broderie, et ces occupations allaient bientôt remplir ses journées même en excluant la peinture, que Rossetti lui avait enseignée, et la poésie, qui était son mode d’expression d’origine.
Les débuts de Morris en tant que décorateur professionnel et fabricant eurent lieu en 1857. Pratiquant la peinture sous la direction du peintre préraphaélite Dante Rossetti, expérimentant la décoration murale sur les murs de la Société de l’Oxford Union, cherchant sa voie à travers divers arts et artisanats, préparant également The Defence of Guinevere (La Défense de Guenièvre) en vue d’une publication, il faisait ainsi preuve d’une splendide culture générale, qui, une fois spécialisée, était destinée à produire de grands résultats. En 1859 et 1860, Morris et Philip Webb, à peine sortis du bureau de l’architecte, construisirent la Red House sur un terrain fait de prairie et de vergers près de Londres, mettant en pratique pour la première fois leurs théories sur la construction et la décoration domestique. Ces premiers pas furent si importants que cela vaut la peine de citer le compterendu exhaustif que donna le biographe de Morris, J.W. Mackail, sur la maison :
« C’était une construction en forme de L, de deux étages, avec un toit pointu couvert de tuiles rouges. Le splendide escalier en chêne se projetait audacieusement dans l’angle, et les couloirs qui en partaient longeaient les deux parois intérieures, de sorte que les chambres des deux ailes de la maison donnaient sur le jardin. Les deux autres côtés de ce demi-quadrangle étaient masqués par des treilles de rosiers, entourant une cour intérieure carrée, au milieu de laquelle s’élevait l’élément architectural le plus frappant de l’édifice, un puits fait de briques et de poutres de chêne, couvert d’un toit conique très raide, en tuiles. De l’extérieur, la maison était sobre au point de friser la sévérité, et l’effet qu’elle produisait reposait sur sa solidité et la justesse de ses proportions. Tous ses éléments décoratifs s’inscrivaient dans la construction, il ne s’agissait pas d’ornements rajoutés : les arches de soutènement franchement proéminentes audessus des fenêtres, les moulures profondes de la corniche, les jalousies du toit ouvert au-dessus de l’escalier, et les deux porches profonds et spacieux. À l’intérieur, la partie la plus remarquable de la maison était la spacieuse salle de dessin, qui remplissait l’angle externe du L à l’étage supérieur. Orientée au Nord, sa principale fenêtre donnait sur la route et la campagne, et une baie vitrée saillant sur la façade occidentale surplombait la longue pelouse à pétanque, qui s’étirait, entourée de pommiers, tout près de cette aile. La décoration de la pièce, et de l’escalier par lequel on l’atteignait, allaient donner du travail pour plusieurs années à Morris et ses amis, et il annonça hardiment qu’il avait l’intention de produire la plus belle chambre d’Angleterre. Mais que ce soit à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison, il fallait conserver autant que possible les mêmes standards.

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