Quand les pinceaux remplacent les bombes : découvrir l’art russe
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre La Peinture Russe (ISBN: 9781783108404), écrit par Peter Leek, publié par Parkstone International.
Dans les années 1890, la Société des expositions ambulantes avait si bien rejoint l’ordre établi que trois de ses membres (Répine, Polenov et Bogolioubov) furent invités à rédiger de nouveaux statuts pour l’Académie des beaux-arts. Par la suite, Répine, Chichkine, Kouindji et Makovski y furent nommés professeurs. Mais au moment même où les Ambulants atteignaient les sommets de cette vénérable institution, la Société commença à se décomposer. Bien qu’elle continuât à organiser des expositions jusque dans les années 20, des dissensions s’y firent jour sur la question de savoir qui pouvait être membre et qui pouvait participer aux expositions. Eternel retour des choses, la jeune génération commença à la considérer comme rétrograde.
De nouvelles idées artistiques étaient dans l’air. Passés de mode, le réalisme et le populisme étaient remplacés par « l’art pour l’art. » Cette nouvelle vague prit plusieurs formes, depuis l’impressionnisme et l’Art nouveau jusqu’à l’art abstrait des années 20 et 30. Comme cela se produisit ailleurs (par exemple, en France et en Allemagne), ces différentes tendances donnèrent naissance à une pléthore de groupes, d’associations, d’expositions et de revues. Un des groupements les plus influents de cette nébuleuse fut le Monde de l’Art.

Le Monde de l’Art (Mir iskusstva en russe, parfois traduit sous le nom de Monde des Arts) fut créé par un groupe de jeunes artistes, d’écrivains et de musiciens de Saint-Pétersbourg, parmi lesquels Alexandre Benois, Constantin Somov, Léon Bakst, Evgueni Lanceray, l’écrivain Dmitri Filosov et le futur impresario Serge Diaghilev qui s’était donné pour mission, selon ses propres mots, de « faire briller l’art russe aux yeux de l’Occident. »
Diaghilev se révéla tôt un promoteur et un animateur exceptionnels, doté d’un don rare pour dénicher les nouveaux talents. En 1898, à l’âge de vingt-six ans, il mit sur pied une exposition d’artistes russes et finnois, et persuada un certain nombre de peintres moscovites d’y participer, notamment Korovine, Lévitan, Nesterov, Riabouchkine, Serov et Vroubel. L’année suivante, il lança un mensuel, Le Monde de l’Art, qui jouit de la collaboration de personnalités de premier plan : Benois, Bakst, Igor Grabar et bien d’autres. La revue parut durant six ans (jusqu’en 1904), mais – en partie grâce à ses prises de position enthousiastes en faveur de l’Art nouveau, ou Modern comme on l’appelait en Russie – elle eut une influence considérable non seulement sur la peinture, mais aussi sur les autres arts.
Quand la Société du Monde de l’Art ressuscita en 1910 (après la période de troubles qui suivit la guerre russo-japonaise et la Révolution de 1905), elle attira une nouvelle génération d’artistes : entre autres, Kontchalovski, Kouznetsov, Roerich, Sapounov, Serebriakova, Sarian et Koustodiev. Un de leurs premiers gestes fut de réaliser le croquis d’une de leurs réunions, étude pour une grande toile-manifeste qui serait « à la fois décorative et réaliste, monumentale et vraie. » Le projet en resta à ces nobles intentions. Mais les expositions se poursuivirent : au sommaire de leurs catalogues (le dernier date de 1924), on retrouve le nom d’artistes aussi divers que Dobouchinski, Maliavine, Tatline et Chagall. Ceci dit, le Monde de l’Art ne limita pas son action aux expositions proprement dites. Au travers de Diaghilev, qui invita des peintres à dessiner les décors et les costumes des ballets et des opéras qu’il produisait, le mouvement s’étendit aux domaines de la danse et de la musique. Grâce aux tournées européennes des productions de Diaghilev, sa notoriété dépassa les frontières russes.

Une autre personnalité prodigua ses faveurs au Monde de l’Art, l’homme d’affaires Savva Mamontov, dont on a gardé le portrait par Vroubel et par Serov. Aussi riche qu’il était généreux, cet homme ne cessa d’accueillir les artistes dans sa propriété d’Abramtsevo, près de Moscou, où il fonda des ateliers d’artisanat. Jamais à court d’initiatives, il invita des peintres déjà célèbres à participer aux multiples activités qu’il mettait sur pied : construction et décoration d’une église de village, peinture des poteries et autres pièces produites dans les ateliers d’Abramtsevo, création de décors pour sa compagnie d’opéra privée. La princesse Maria Tenicheva fut une mécène tout aussi active : elle monta également des ateliers d’artisanat dans son domaine de Talachkino, près de Smolensk, et finança la revue de Diaghilev. Mais Diaghilev finit par se brouiller avec elle. Privée de fonds, secouée par les querelles internes, victime de l’autoritarisme de Diaghilev, la revue Le Monde de l’Art finit par disparaître.
Nombre de ses membres rejoignirent alors l’Union des artistes russes, créée l’année précédente (1903) par des artistes qui les avaient précédés dans leur mécontentement à l’égard du mouvement de Diaghilev. Que l’Union fût basée à Moscou et non plus à Saint- Pétersbourg n’était pas non plus dénué de signification. Fondée en 1832, l’Ecole de peinture, sculpture et architecture de Moscou avait toujours offert un cadre plus libéral et plus progressiste que le carcan parfois lourd de l’Académie des Beaux-Arts de Saint- Pétersbourg. Plusieurs Ambulants parmi les plus influents y avaient étudié ou enseigné. Des peintres moscovites comme Korovine, Arkhipov, Maliavine, Nesterov, Riabouchkine, Yuon et Grabar, tous plus ou moins influencés par l’impressionnisme, finirent par constituer un groupe distinct dans le monde artistique.
Le Monde de l’Art et l’Union des artistes russes inauguraient la période la plus novatrice de l’art russe et la plus prolifique en mouvements et groupes divers. Ces groupes étaient parfois affublés de noms étranges comme le Lien, le Triangle, la Couronne ou l’Union de la Jeunesse. Un des plus originaux d’entre eux fut celui de la Rose Bleue, connu, entre autres, pour La Toison d’Or, un mensuel qui exerça une influence notoire. Commentant la première exposition du groupe en mars 1907, le poète symboliste Serge Makovski déclara que ses membres étaient « amoureux de la musique des couleurs et des lignes » et les décrivit comme les « hérauts du nouveau primitivisme. » Les principaux exposants étaient Larionov et Goncharova (sa compagne et collaboratrice jusqu’à la fin de sa vie), Kouznetsov, les frères Miliouti, Sapounov, Sarian et Soudeïkine.

Parmi les peintres qui eurent le plus d’ascendant sur la Rose Bleue, on peut citer Vroubel et Victor Borissov-Moussatov. Les toiles symbolistes de ce dernier firent une forte impression lors de la rétrospective de son oeuvre organisée par Diaghilev en 1907. Aux expositions de la Toison d’Or de 1908 et 1909, la participation de grands artistes français, tant venus des mouvances impressionniste et post impressionniste qu’issus des Fauves et des Nabis, ne passa pas inaperçue. Si Mikhaïl Larionov et Natalia Goncharova furent membres de la Rose Bleue et prirent une part active aux expositions de la Toison d’Or, ils suivirent cependant une évolution toujours personnelle. Organisateur infatigable, Larionov fonda en 1909, avec sa compagne et David Bourliouk, le groupe du Valet de Carreau dont la première exposition se tint en 1910. Larionov et Goncharova mirent sur pied d’autres groupements (ainsi que d’autres événements artistiques), notamment la Queue d’Ane (1912), Cible (1913) et « N° 4 – Futuristes, Rayonnistes, Primitifs » (1914). La plupart des peintres de l’avant-garde russe participèrent aux expositions de l’un ou l’autre de ces groupes : Bourliouk, Chagall, Exter, Falk, Jawlensky, Kandinsky, Kontchalovski, Kouprine, Lentoulov, Lissitski, Malevitch, Machkov et Tatline… Un des surgeons du Valet de Carreau fut le groupe connu sous le nom des Peintres de Moscou (1924-1926) qui, à son tour, donna naissance à la Société des artistes de Moscou (1927- 1932). Cette dernière était dominée par les « cézannistes », surtout intéressés par les paysages et les natures mortes. Falk, Grabar, Krimov, Kouprine et Machkov firent partie des deux organisations, tout comme Aristarkh Lentoulov (1882-1943), un innovateur dans l’âme, aussi doué pour lancer de nouvelles idées que pour les propager. L’Union de la jeunesse (1910-1914) était plus éclectique : basée à Saint-Pétersbourg, elle réunissait des cézannistes, des cubistes, des futuristes et des « non-objectifs. » Sa branche littéraire, Hylée, fondée en 1913, constitua un lien important entre les peintres et les écrivains.

Pour mieux connaître La Peinture Russe, poursuivez cette passionnante aventure en cliquant sur :
Visitez notre collection russe pour vous !



