Découvrez l’Art nouveau en Angleterre
Le texte ci-dessous est l’extrait du livre L’Art nouveau (ISBN: 9781783103515) écrit par Jean Lahor, publié par Parkstone International.
L’Angleterre, infestée vraiment autrefois dans l’architecture de ses palais, de ses églises, de ses maisons, par le goût classique, le goût italien, romain, grec, goût absurde en un tel pays, qui dans un Londres fumeux, brumeux, et protestant, faisait reproduire à Saint-Paul la coupole latine de Saint-Pierre de Rome, et les colonnades et les frontons de la Grèce ou de l’Italie ; l’Angleterre, un jour se révoltant, revint très heureusement à l’art anglais. Ce fut grâce à des architectes, d’abord à Pugin qui édifia le Parlement, et grâce encore à toute une phalange d’artistes, plus ou moins préraphaélites, c’est-à-dire plus ou moins fervents d’un art antérieur à l’art païen du XVIe siècle, à cet art classique, hostile par origine et par nature, à toute tradition nationale.
Les principaux instigateurs du mouvement nouveau dans l’art décoratif anglais furent John Ruskin, dont on sait quelle fut la religion ardente pour l’art et la beauté, et William Morris surtout, grand coeur et grand esprit, tour à tour ou à la fois artiste et poète admirable, qui fit tant de choses et si bien, dont les papiers peints, les étoffes de tentures ont transformé la décoration murale, qui le premier a créé un magasin artistique, et qui fut encore le chef du parti socialiste en son pays.

Avec Ruskin et Morris parmi les instigateurs, les chefs du mouvement nouveau, citons également Philip Webb, l’architecte, et Walter Crane, l’ornemaniste le plus fécond et le plus charmant de cette époque et dont l’imagination, la fantaisie et la grâce étaient le plus souvent délicieuses. Et à leur suite ou près d’eux, se leva, se forma toute une génération étonnante de dessinateurs, d’illustrateurs, de décorateurs, qui vraiment par leur science, leur art de l’ornementation, par l’art des entrelacs, de ces compositions, de ces arabesques, où se marie, ainsi qu’en un rêve panthéiste, à la fugue savante et charmante, à la délicate mélodie des lignes, à tous les caprices de la flore décorative, la faune animale ou humaine, et par l’ingéniosité aussi de leur invention sans cesse renouvelée, font songer parfois à l’exubérante et merveilleuse école des maîtres ornemanistes de la Renaissance. Sans doute ils les connaissaient et les ont de très près étudiés, comme l’a fait aussi l’école contemporaine de Munich. Toutes les gravures du XVe et du XVIe siècles, trop négligées de nous, toutes les nielles, tous les cuivres, tous les bois d’alors ; s’ils transposaient souvent l’oeuvre du passé, au moins ne la copiaient-ils pas d’une main timide ou servile, mais lui donnaient-ils vraiment une sensation, un plaisir de création neuve. Parcourez, pour vous en convaincre, la collection du Studio, de L’Artiste, du Magazine of Art ; voyez, dans le Studio surtout, les dessins pour exlibris , pour reliures, pour toutes les décorations possibles, et voyez, dans les concours du Studio et du South Kensington, ce que révélaient de talent rare tant d’artistes, de femmes, et de jeunes filles même. Alors ces nouveaux papiers peints, ces étoffes, ces tentures nouvelles qui ont transformé la décoration de nos intérieurs, furent créés par Morris, par Crane, par Voysey, tous en revenant d’abord à la nature, mais en revenant aussi aux véritables principes de l’ornementation, tels que les avaient appliqués et enseignés toujours, dans l’Orient ou l’Europe du passé, les vrais maîtres décorateurs.
Enfin, des architectes très ingénieux eux-mêmes, très artistes, restauraient l’art anglais d’autrefois ; ils relevaient la charmante et simple architecture du temps de la reine Anne, du XVIIIe, du XVIIe ou du XVIe siècle anglais ; ils introduisaient très justement encore dans ce renouvellement de leur art, – étant données la ressemblance des climats, des pays, des coutumes et une certaine communauté d’origine, – les formes architecturales et décoratives de l’Europe septentrionale, l’architecture colorée du pays où régnaient, des Flandres à la Baltique, non la pierre grise, mais la brique et la tuile rouge, dont la tonalité est si bien complémentaire de ce vert robuste particulier aux arbres, aux gazons, aux grasses prairies du Nord.
Or, la plupart de ces architectes, ne dédaignaient pas d’être à la fois architectes et décorateurs, ne comprenant pas même qu’il en fût autrement, que l’harmonie ne fût pas parfaite entre le décor extérieur de la maison et son décor intérieur, où ils cherchaient à composer, par l’ameublement et les tentures, une harmonie aussi, des accords, un ensemble heureux de formes et de couleurs neuves, plutôt claires, adoucies et calmes.
Parmi ces hommes de haute valeur se trouvaient Richard Normann Shaw, Thomas Collcut, Ernst George et Harold Ainsworth Peto.
Ces architectes rétablissaient, ce qui nous manquait, la subordination de tous les arts de la décoration à l’architecture, subordination sans laquelle il ne se peut créer aucun style.

Nous leur devons certainement ces nouveautés, le décor clair, comme en nos logis du XVIIIe siècle, et le retour à la céramique architecturale, peut-être par des réminiscences de l’Orient, qu’ils avaient étudié, connaissaient beaucoup plus et mieux que tous, étant plus que tous en relation constante avec lui. C’est par eux que le bleu paon, le vert d’eau, les couleurs souriantes, ont commencé à remplacer le gris, le marron ou autres teintes si tristes.
Ainsi la réforme de l’architecture et de l’art décoratif en Angleterre avait été nationale d’abord. A première vue, cependant, cela n’apparaît pas en l’OEuvre de Morris. Au fond, c’était bien la tendance de ce grand artiste, et celle, inconsciente ou non, de ceux qui, gravitant autour de lui, s’attachaient passionnément, comme lui, à l’art et au passé de leur peuple ; c’était bien un retour à des lignes, à des couleurs, à des formes, à des traditions non plus grecques, latines ou italiennes, non plus classiques, mais anglaises.
En même temps que le papier et les tentures, furent créés ces meubles vraiment anglais, et nouveaux, et modernes, et d’une forme excellente très souvent, et ces intérieurs, ces ensembles décoratifs, très souvent aussi excellents d’ordonnance, de lignes, de couleurs.
Et alors, dans l’Angleterre entière, on voulut tout reprendre et renouveler, tout, depuis la décoration générale de l’édifice, de la maison, du mobilier, jusqu’à celle du plus humble objet domestique ; et un jour même l’hôpital fut décoré, idée qui du reste honorait les Anglais, et que la France lui prit plus tard.
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