Frida Kahlo, Diego Rivera
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Frida Kahlo : de Frida à Señora Diego Rivera

Le texte ci-dessous est l’extrait du livre Frida Kahlo (ISBN: 9781783108336) écrit par Gerry Souter, publié par Parkstone International.

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Le 21 août 1929, Frida Kahlo, âgée de vingt-deux ans, épousa Diego Rivera, âgé de quarante-deux ans, lors d’une cérémonie civile à la mairie de Coyoacán, en compagnie de quelques amis intimes. Les témoins officiels étaient un homéopathe et un perruquier. Le juge était un compagnon d’études de Rivera à l’Ecole des Beaux-Arts. Diego, ses cheveux lissés en arrière, arborait un sobre complet gris, son Stetson, une large ceinture et son colt glissé dans un passant. Frida avait emprunté une longue jupe et un chemisier à sa domestique indienne, et portait un reboso rouge sur les épaules. Elle lui arrivait à peine à la hauteur des épaules, donnant au couple l’apparence d’une petite poupée chinoise noire aux côtés d’un immense carlin de porcelaine. A l’issue de la cérémonie, ils posèrent pour un photographe de La Prensa. Le texte qui accompagnait les clichés signalait :

« Mercredi dernier à Coyoacán, dans la périphérie, le peintre controversé Diego Rivera a épousé l’une de ses étudiantes, Mademoiselle Frieda (sic) Kahlo. Comme on peut le voir, la mariée portait une simple tenue de ville et le peintre Rivera était vêtu de Americana (à l’américaine) sans gilet. La cérémonie s’est déroulée en toute simplicité, dans une ambiance fort cordiale, sans ostentation ni grande pompe. A l’issue du mariage, les novios ont reçu les félicitations de quelques intimes. »

Portrait du Dr Leo Eloesser, 1931, Frida Kahlo, Diego Rivera
Portrait du Dr Leo Eloesser, 1931. Huile sur masonite, 85,1 x 59,7 cm. University of California, School of Medicine, San Francisco.

Puis la fête se poursuivit à la Casa Azul. Matilde Kahlo fulminait toujours, grommelant que Rivera ressemblait maintenant à un « gros fermier » – un progrès par rapport au « crapaud adipeux ». Lupe Marín avait également été invitée et, après une généreuse dégustation de tequila, elle attrapa la robe de Frida par en dessous et la retroussa.

« Vous voyez ces deux bâtons ? » glapit Marín. « Voilà les jambes que Diego a maintenant à la place des miennes ! » Elle souleva sa propre jupe, dévoilant ses jambes galbées pour les soumettre à la comparaison. Frida l’empoigna. Des amis séparèrent les deux femmes et Frida bondit hors de la pièce comme une furie.

Diego, naturellement, était ravi de voir les deux femmes qu’il avait eues dans son lit et épousées se battre pour lui et, pour marquer l’occasion, il se dirigea vers le bar. Sa bonne humeur se prolongea jusqu’au petit matin, après quoi il dégaina son fidèle Colt et, visant à travers les vapeurs de l’alcool, commença à tirer. Les invités se tinrent à couvert jusqu’au moment où ils entendirent le clic indiquant que le chargeur était vide.

Frida ruminait dans son coin et ne passa pas la nuit avec lui. En fait, elle ne s’installa pas chez lui au 104 Paseo de la Reforma avant plusieurs jours.

Bien qu’ils l’ignoraient alors, ce mariage et son prolongement n’étaient qu’une répétition de ce qu’allait être le reste de leur existence commune.

Le Petit Dimas Rosas mort à l’âge de trois ans, 1937, Frida Kahlo, Diego Rivera
Le Petit Dimas Rosas mort à l’âge de trois ans, 1937. Huile sur masonite, 48 x 31,5 cm. Museo Dolores Olmedo, Mexico.

Señora Rivera commença à tenir son ménage dans sa demeure, lorsque Diego fut nommé directeur de l’Academia San Carlos, l’université de sa jeunesse. En quelques semaines, les réformes envisagées par Diego pour le programme d’études se heurtèrent à une réception plutôt fraîche et on lui demanda sommairement de quitter le campus. A cette époque, il accepta une commande pour une série de peintures murales destinées au Palacio Nacional, formant un parcours visuel de l’histoire du Mexique. La tâche était vaste et il y revint à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent. Il lui fallut cinq ans, rien que pour terminer la cage d’escalier. La fresque de la cour du Palais ne fut commencée qu’en 1942.

Parachevant son rôle de bonne épouse, Frida se réconcilia avec Lupe Marín qui lui apprit à cuisiner le molé favori de Diego, les copieux desserts et autres plats qui lui dispensaient leur énergie pendant ses dix à douze heures de travail quotidien. Lorsque Lupe avait fini, Frida apportait chaque jour son repas à Rivera sur l’échafaudage. Ses responsabilités d’épouse dévouée de Rivera exigeant toujours plus de son temps, elle s’arrêta pratiquement de peindre. En 1929, cependant, elle parvint à réaliser une fructueuse réorganisation de sa demeure psychologique intérieure. Une toile semble marquer une étape dans sa prise de distance par rapport à la cause de son bouleversement physique. Elle peignit L’Autobus.

Il n’y a là rien de dramatique, pas de reconstitution ou de relecture sentimentale, ni d’imprécation contre le sort. Il s’agit d’une vue de l’intérieur d’un autobus représentant six passagers assis sur un banc latéral devant les fenêtres : une ménagère, un plombier en bleu, une Indita avec son bébé, un petit garçon, un gringo aux cheveux clairs dans un complet occidental coiffé d’un feutre rond et une jeune fille mexicaine vêtue d’une robe à l’européenne. Ils nous font face sans nous voir, chacun étant plongé dans ses propres pensées. C’est comme si Frida pouvait à nouveau voyager dans le bus sans aucune peur. Ces personnages anonymes sont des portraits de la vie et Frida reprend, elle aussi, le cours de sa propre existence.

L’autre tableau, sur fibre dure, est intitulé Le Temps vole. Dans cet autoportrait, elle nous regarde, vêtue d’un simple chemisier de coton blanc aux manches bordées de dentelles, un lourd collier indien de jade ornant son cou. D’exceptionnelles boucles d’oreilles anciennes se balancent à chaque lobe. Son expression est directe, mais avec une ombre de sourire comme si elle attendait que le photographe déclenche l’obturateur pour éclater de rire. Quantité de mots ont été écrits pour interpréter le symbolisme du petit avion que l’on aperçoit entre les rideaux noirs ornant la fenêtre du balcon derrière sa tête ou encore la signification du réveil posé sur la colonne tournée derrière son épaule gauche. Connaissant l’endroit où elle vivait en 1929, la tournure positive qu’a pris son existence, un nouvel homme dans sa vie, un sentiment de confiance à l’égard d’une technique qui s’améliore, tout cela agrémenté d’une exubérance naturelle, Frida Kahlo ne pouvait qu’apprécier cette plaisanterie en image, ce moment de détente : le temps vole.

Diego Rivera, La Fête des morts, 1944, Frida Kahlo, Diego Rivera
Diego Rivera, La Fête des morts, 1944. Huile sur fibre dure, 73,5 x 91 cm. Museo de Arte Moderno, Mexico.

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